Kinshasa, 08 novembre 2025 (ACP).- Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine des droits de l’homme (ASADHO), a été réélu vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) lors des élections tenues le 31 octobre dernier à Bogota, en Colombie. À son retour, l’ACP l’a approché pour connaître les priorités de son nouveau mandat.
Question 1 (ACP): Vous venez d’être réélu vice-président de la FIDH pour un mandat de trois ans. Pouvez-vous nous dire comment ces élections se sont déroulées ?
Jean-Claude Katende : Tous les trois ans, la Fédération .internationale des droits de l’homme (FIDH) organise des élections pour le poste de président et pour le renouvellement des 15 vice-présidents représentant les différentes sous-régions du monde. J’ai été désigné par les organisations de l’Afrique centrale pour les représenter à cette élection. Celle-ci a eu lieu le vendredi 31 octobre.
Il y a d’abord eu un débat contradictoire entre les deux candidats à la présidence : M. Alexis, de nationalité belge, et Mme Gloria, de nationalité colombienne.
Ensuite, nous, les candidats à la vice-présidence, avons disposé de trois minutes pour présenter aux électeurs les motivations de nos candidatures. À l’issue du scrutin, j’ai été réélu comme représentant de l’Afrique centrale, mais aussi de l’Afrique francophone, étant le seul vice-président issu de ces deux espaces.
Mon nouveau mandat s’étend de 2026 à 2028.
Question 2( ACP): Quelles seront vos priorités pour ce nouveau mandat, notamment en ce qui concerne la promotion des droits humains en Afrique et particulièrement en RDC ?
Jean-Claude Katende : Ce nouveau mandat s’inscrit dans la continuité de celui du bureau sortant, dont la priorité avait été la décolonisation.
Il s’agit de travailler à éliminer, dans notre langage comme dans nos pratiques, tout ce qui traduit encore une relation hiérarchique entre l’Europe et l’Afrique. Nous devons déconstruire ces langages, programmes et structures qui perpétuent l’idée d’une supériorité européenne.
Ce chantier, amorcé sous le précédent bureau, sera poursuivi. Par ailleurs, la question de la Palestine fera partie de nos priorités, tout comme celle de la justice internationale.
S’agissant plus particulièrement de l’Afrique, ma première préoccupation sera la lutte contre l’impunité. Vous savez qu’il existe aujourd’hui des conflits dans plusieurs régions du continent, que des régimes autoritaires s’installent et que l’espace civique se rétrécit.
Ces réalités engendrent des assassinats, des détentions arbitraires et d’autres violations graves des droits humains. Il est donc crucial de renforcer la lutte contre l’impunité. La situation dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) sera au centre de mes préoccupations.
Tous ceux qui sont impliqués dans les crimes contre les populations congolaises doivent être poursuivis. Nous plaidons pour la mise en place d’un Tribunal international sur l’Afrique des Grands Lacs, mais aussi pour que les cours et tribunaux congolais assument pleinement leur rôle en poursuivant les auteurs des violations commises sur le territoire national. Un tribunal international, même s’il est créé, ne pourra pas juger tous les cas.
Une autre priorité importante concerne la protection des défenseurs des droits humains. L’espace civique et démocratique se réduit de plus en plus, et les journalistes ainsi que les défenseurs des droits humains sont régulièrement pris pour cibles — que ce soit par les forces armées, les groupes rebelles, les gouvernements ou les services de sécurité.
Il faut assurer leur protection, notamment en permettant à ceux qui vivent dans des zones à haut risque d’en sortir, et en garantissant à ceux qui travaillent dans des zones plus paisibles qu’ils ne feront pas l’objet de représailles ou de règlements de comptes, que ce soit de la part des autorités ou d’autres acteurs.
Voilà les principales priorités que je compte défendre pour l’Afrique, et plus particulièrement pour la RDC, afin que ces questions soient pleinement intégrées dans la politique de la FIDH.
Question 3(ACP) : Vous avez salué la mise en responsabilité des autorités judiciaires dans la lutte contre la fraude minière. Selon vous, quels sont les obstacles concrets qui freinent aujourd’hui la justice congolaise lorsqu’il s’agit de poursuivre les “hauts placés” ?
Jean-Claude Katende : C’est la première fois qu’un ministre de la Justice s’attaque de manière aussi ouverte aux personnalités politiques, militaires, policières, des services de sécurité et à d’autres figures puissantes, qu’elles le soient économiquement, financièrement ou politiquement, dans le cadre de la lutte contre la fraude minière.
Nous avons salué le courage du ministre et demandé au chef du parquet général des FARDC ainsi qu’au procureur général près la Cour de cassation d’envoyer des signaux clairs en poursuivant effectivement les personnes identifiées dans le rapport sur la fraude minière. Cependant, nous sommes conscients qu’ils peuvent rencontrer de nombreux obstacles.
Le premier obstacle est le manque de volonté politique : certaines autorités peuvent s’opposer à ce que des individus influents soient inquiétés.
Le deuxième obstacle réside dans le fait que certaines autorités politiques, militaires ou judiciaires sont elles-mêmes impliquées dans ces pratiques de fraude. Il faut reconnaître que le secteur minier congolais attire toutes les convoitises : hommes politiques, officiers militaires, policiers, services de renseignement, opérateurs économiques… Agir contre ces acteurs n’est donc pas facile. Le troisième obstacle, c’est la corruption.
Les personnes visées peuvent tenter d’influencer ou de dissuader les magistrats à travers des moyens de corruption. Un autre obstacle non négligeable, c’est le tribalisme ou l’appartenance politique.
Certains individus sont protégés parce qu’ils appartiennent à un parti ou à une communauté spécifique. Vous savez qu’il n’est pas toujours aisé pour les membres du camp au pouvoir par exemple l’Union sacrée d’accepter que les leurs soient poursuivis.
Enfin, l’attitude partisane de certaines communautés constitue un frein : dès qu’une personne d’un groupe donné est inquiétée, les membres de sa communauté se mobilisent pour dire qu’il ne faut pas “toucher au nôtre”. Si nous voulons que la justice fasse correctement son travail, les communautés doivent laisser la justice agir librement. ACP/UKB

