Kinshasa, 05 novembre 2025 (ACP).- Le face-à-face historique entre feu le chanteur Tabu Ley Rochereau et le capitaine Denis Ilosono a symbolisé les tensions entre musique et pouvoir dans le Zaïre des années 1960-1970, actuelle République démocratique du Congo, selon un récit historique consulté mercredi par l’ACP.
«Deux hommes que pourtant rien ne semblait opposer se sont livrés à de très belles empoignades dans les marques du temps (…). Que s’était réellement passé entre les deux hommes jusqu’au point de se haïr au su et au vu de tout le monde ? Toujours est-il que Denis Ilosono, secrétaire particulier du chef d’État, profita de sa position de force pour nuire à tout point de vue Rochereau, car il avait juré sa perte (…)», a écrit Samuel Malonga, spécialiste de l’histoire culturelle congolaise.
L’historien a souligné que cette confrontation fut marquée par une hostilité profonde. «Ils se sont tellement haïs que leur histoire marqua les tristes pages des faits divers dans notre pays», a-t-il dit.
Malonga a aussi expliqué la dualité des protagonistes : L’un était officier et l’autre artiste; l’un avait fait carrière dans les plus hautes sphères du pouvoir, l’autre avait porté haut l’étendard de la musique congolaise moderne. L’un était financièrement puissant et compagnon de la révolution, l’autre était non seulement un talentueux auteur-compositeur mais aussi une de ces belles voix qui ont fait rêver l’Afrique tout entière.
Pourtant, malgré ces différences, l’historien a noté un point commun surprenant : «Tous deux étaient fans du Daring, l’équipe de football locale».
Selon la source, la relation entre Tabu Ley et le pouvoir ne fut pas toujours conflictuelle. «Au début de sa carrière, Rochereau entretenait des liens étroits avec le régime de Mobutu. Il composait des chansons patriotiques comme Cinq ans, Mobutu akotelemisa Congo et Congo nouveau, Afrique nouvelle, remportant la palme d’or devant Luambo Franco et Bombenga», a rappelé Samuel Malonga, soulignant que ces œuvres illustrent l’habileté de l’artiste à naviguer entre créativité et obligations politiques.
Affirmant que cette accalmie fut de courte durée, l’historien a détaillé que la situation politique s’assombrit avec des événements tragiques : pendaisons publiques, assassinats politiques et révoltes estudiantines.
«Pour immortaliser la disparition inexpliquée de Stéphane Kashama Nkoy, Tabu Ley lui dédie une chanson poignante, Kashama Nkoy», a fait savoir Malonga, en précisant que cette œuvre fut mal interprétée dans les cercles du pouvoir, nourrissant la méfiance à l’égard du chanteur.
À l’en croire, la rupture avec Denis Ilosono, secrétaire particulier du président Mobutu, survint lorsque le capitaine utilisa sa position pour affaiblir l’artiste.
L’historien a, par ailleurs, évoqué l’Opération Zolo, perçue comme un moyen de déstabiliser l’African Fiesta National.
«Ilosono n’hésita pas à rafler les musiciens de Rochereau pour créer l’orchestre Festival des Maquisards», a-t-il expliqué.
«Les artistes transférés composaient des chansons critiques, mais étaient censurés. Rochereau, lui, répondait par la satire et l’esprit», a-t-il glissé, laissant entendre que la confrontation entre les deux hommes se transforma en une guerre musicale.
Samuel Malonga a décrit les répliques de Tabu Ley comme des messages codés contre son rival et le système. «Dans Peuple, il expose ses difficultés et dénonce les injustices, rappelant l’incident du gala du couple présidentiel en 1967», a-t-il dit.
Et de poursuivre : «Les compositions suivantes, telles que Songo+Songo=Songi songi ou Toyota, poursuivent cette satire, mêlant humour et critique sociale».
Un dénouement historique perçu comme politique et judiciaire
Pour Samuel Malonga, l’arrestation du capitaine Ilosono a permis à Tabu Ley de retrouver sa place sur la scène musicale et de continuer sa carrière sans entraves.
«Le capitaine Ilosono fut arrêté pour détournement de fonds publics et perdit presque tous ses biens, dont le dancing Engels et Tabu Ley composa alors Mosolo, une chanson illustrant la quiétude retrouvée et le triomphe de la justice», a-t-il relaté.
Ainsi, a résumé l’historien, le duel entre Tabu Ley et Denis Ilosono n’était pas seulement une querelle personnelle, mais une véritable collision entre musique et pouvoir, reflet des tensions sociopolitiques du Zaïre de l’époque.
«Malgré les obstacles, Tabu Ley réussit à préserver son art et à consolider sa légende, tandis que l’officier banni s’efface de la scène publique», a-t-il conclu. ACP/UKB

