Kinshasa, 03 avril 2026 (ACP).- Le débat sur la philosophie africaine et son analyse par un regard extérieur ou africain, a été relancé vendredi dans un forum suivi depuis Kinshasa en République démocratique du Congo, par une chercheuse en histoire contemporaine, à travers une analyse de «La philosophie bantoue».
«La reconnaissance de la pensée africaine par des observateurs extérieurs constitue une véritable valorisation de ses systèmes de pensée, mais risque aussi de produire une interprétation qui fige les cultures africaines dans une vision homogène et essentialiste», a indiqué Natou Pedro Sakombi, chercheuse en histoire contemporaine.
Selon elle, cette analyse, intitulée «De l’ethnophilosophie à la redéfinition de la philosophie africaine», revient sur les débats suscités par l’ouvrage «La philosophie bantoue», publié en 1945 par le missionnaire et philosophe belge Placide Tempels.
«Dans cet ouvrage, Placide Tempels soutient que les peuples bantous disposent d’une véritable philosophie fondée sur une ontologie spécifique, centrée sur la notion de force vitale, où la réalité est conçue comme un ensemble de forces hiérarchisées et en interaction», a-t-elle indiqué.
D’après Mme Natou , cette thèse avait constitué à l’époque une rupture avec le discours colonial dominant qui niait aux sociétés africaines toute capacité philosophique.
Toutefois, à partir des années 1960 et 1970, plusieurs philosophes africains ont formulé d’importantes critiques à l’égard de cette interprétation.
Le philosophe béninois Paulin Hountondji a notamment qualifié cette approche d’ethnophilosophie, estimant qu’elle consistait à présenter les croyances et visions du monde d’un peuple comme une philosophie collective implicite. Selon lui, la philosophie suppose avant tout une activité critique, argumentative et individuelle, portée par des auteurs identifiables, et ne saurait être réduite à une pensée collective anonyme.
Le forum a souligné la nécessité d’une analyse rigoureuse fondée sur les langues africaines, considérées comme les porteuses des catégories conceptuelles de la pensée.
Dans ses travaux, Mme Natou met en avant les catégories muntu (l’être humain), kintu (la chose), hantu (le lieu) et kuntu (la modalité), comme éléments structurants de la pensée bantoue.
Le philosophe camerounais Marcien Towa a critiqué pour ce faire, la tendance à présenter une philosophie bantoue unique, estimant qu’une telle approche risque d’effacer la diversité des traditions intellectuelles du continent africain.
«Plusieurs critiques ont permis de redéfinir les conditions d’une philosophie africaine fondée sur la rigueur conceptuelle, l’analyse critique et la production intellectuelle par des penseurs africains eux-mêmes», a conclu Mme Natou.
ACP/ODM

