Kinshasa, 14 octobre 2025 (ACP).- Le mot « Mutuashi », reconnu comme un genre musical et une danse populaire en République démocratique du Congo, a été introduit pour la première fois par les regrettés Nico Kasanda et Tabu Ley Rochereau en 1965, selon une vidéo-témoignage du guitariste Félix Manuaku, consultée mardi par l’ACP.
«Dans leur chanson Biantondi, une femme demande : Biantondi mingani ?, et Nico répond : Simba lu wa Kasanda !. Puis, il y a ce cri : Mutuashi ! Mondelas !, que l’on peut traduire par Pique-la ! Prends-la!», a indiqué Félix Manuaku, alias Pépé Felly.
Selon lui, avant cette innovation, les formes dansées dans l’espace kasaïen étaient connues sous les noms de Kasala ou Tshikuna, sans qu’un style musical structuré n’ait encore émergé sous l’appellation Mutuashi.
«C’est pour dire que le Seigneur Rochereau Tabu Ley et le Docteur Nico, ce sont eux qui ont mis en place ce mot “Mutuashi”, qui est devenu par la suite un ton musical. Avant cela, c’étaient le Kasala et le Tshikuna, mais ce n’était pas encore le Mutuashi», a-t-il soutenu.
Pépé Felly a, par ailleurs, plaidé pour une reconnaissance de toutes les formes de rumba issues des traditions congolaises.
«Je tiens à dire merci à un maestro: Souzy Kaseya, qui a arrangé un titre qu’il avait demandé à maman Tshala Muana d’interpréter. Cette chanson a aussi été reprise par les Chem Chem Yetu: Tshibola Molonga. Bravo au maestro Souzy Kaseya d’avoir apporté cette rumba du Kasaï dans la palette de la rumba congolaise (…)», a-t-il dit.
«Pour moi, je dis que c’est une rumba luba, une rumba du Kasaï. Donc, nous avons plusieurs rumbas chez nous, et il faut qu’on se réveille et qu’on commence à exploiter toutes les formes possibles de notre rumba et de notre musique traditionnelle», a-t-il lancé, saluant au passage le travail de Souzy Kaseya et de Tshala Muana dans cette direction.
«C’est un peu comme ce que nous avons exploité plus tard dans Zaïko, dans Mosinzo: piquer la copine ou la femme de l’autre. Dans Muzi ya motema (1967), Nico imite clairement le Likembe. C’est la preuve que notre rumba vient aussi du Kasaï», a fait remarquer le guitariste.
Dr Nico: le raffinement d’un pionnier discret de la rumba congolaise
Né le 7 juillet 1939 à Mikalayi, dans la province du Kasaï (aujourd’hui Kasaï-Central) en RDC, Nicolas Kasanda wa Mikalayi, plus connu sous le nom de Dr Nico, reste l’une des figures les plus élégantes et influentes de la musique congolaise moderne.
«Très jeune, Nicolas rejoint ses parents à Kinshasa où il se familiarise avec l’environnement musical effervescent de la capitale. À 14 ans seulement, il maîtrise déjà la guitare et commence à enregistrer aux studios Opika, l’un des pôles majeurs de la musique africaine à l’époque», a fait savoir Pépé Felly.
Guitare à la main, il a porté la rumba congolaise vers des sommets de finesse et de sophistication, en la tissant avec les sonorités traditionnelles de son peuple luba.
«C’est à 14 ans qu’il participe comme guitariste solo à l’enregistrement de Parafifi (1953), une première démonstration d’une virtuosité rare, déjà teintée de ce que l’on appellera plus tard sa “textualité”».
D’après lui, ce guitariste principal déjà très jeune aux côtés de Tabu Ley Rochereau, puis leader de sa propre formation, s’est imposé non par le tapage, mais par le raffinement.
«Dans Muzi ya motema (1967), il ouvre la chanson sur la septième corde, avant de reproduire les sons du Likembe dans la partie dansante, un clin d’œil sonore à ses racines luba-lulua», a retracé Pépé Felly, attestant que le musicien a également été d’une humilité à la hauteur de son talent.
«Il venait chez moi, comme un père qui rend visite à son enfant. Je crois que ce n’était pas un hasard, c’était une mission», a-t-il confié.
Surnommé “Docteur” pour son jeu chirurgical et sa maîtrise technique, Nico Kasanda a influencé des générations entières de guitaristes africains, même s’il est parfois resté dans l’ombre d’autres grandes figures.
Pourtant, son empreinte est partout: dans les arpèges cristallins de la rumba moderne, dans l’élégance rythmique de la guitare congolaise, et dans le respect qu’il continue d’inspirer. ACP/ODM

