Kinshasa, 29 septembre 2026 (ACP). – La consommation de l’art contemporain congolaise est marquée par les différences de capital économique et culturel entre les catégories sociales, a estimé un critique d’art, mardi à l’ACP, dans une analyse consacrée aux rapports entre l’art contemporain et les classes sociales en République démocratique du Congo.
Selon lui, « la question de savoir si les Congolais consomment réellement leur art contemporain ne peut être réduite au nombre d’œuvres vendues. Elle doit également prendre en compte les conditions économiques, les pratiques culturelles, le niveau de connaissance artistique ainsi que la valeur symbolique attribuée aux œuvres ».
S’appuyant sur les concepts développés par le sociologue français Pierre Bourdieu, le critique d’art a souligné que les pratiques culturelles sont notamment liées au capital économique et au capital culturel. Le premier renvoie aux ressources permettant notamment l’acquisition des œuvres, tandis que le second participe à leur compréhension, leur appréciation et leur valorisation.
« Dans les milieux populaires, les contraintes économiques limitent les possibilités d’achat d’œuvres originales. Le rapport à l’art peut alors prendre principalement des formes gratuites ou peu coûteuses, notamment à travers les images numériques, les publications, les vidéos, certaines expositions ou encore les œuvres présentes dans l’espace public », a-t-il expliqué.
Une classe moyenne entre intérêt et acquisition
La classe moyenne occupe, selon John Bongenya, une position intermédiaire. Ses ressources peuvent permettre l’acquisition occasionnelle d’œuvres, tandis qu’un capital culturel plus important peut favoriser une relation plus régulière avec la création artistique.
Toutefois, a-t-il relevé, le collectionnisme demeure fragile en précisant que certaines œuvres peuvent être acquises pour leur dimension décorative, comme souvenir, pour exprimer une identité ou encore en raison d’une proximité avec l’artiste, sans nécessairement être considérées comme des éléments d’un patrimoine artistique à constituer et à transmettre.
Dans les catégories sociales les plus favorisées, le critique d’art observe un autre phénomène : la possession d’une œuvre peut constituer un marqueur de distinction sociale, mais elle entre également en concurrence avec d’autres biens associés au prestige, tels que l’immobilier, l’automobile, la mode ou les produits de luxe.
L’habitus culturel au cœur du rapport à l’art
L’analyse de John Bonganya accorde également une place importante à la notion d’habitus, développée par Pierre Bourdieu. Les habitudes culturelles acquises au sein de la famille, de l’école et de l’environnement social peuvent influencer la manière dont les individus rencontrent et appréhendent l’art.
Dans cette perspective, une société où les pratiques de fréquentation des galeries et des expositions, de discussion autour des œuvres, de collection et de transmission du patrimoine artistique restent limitées ne peut, selon John Bongenya, produire mécaniquement une large population de collectionneurs.
Le critique d’art distingue ainsi trois formes de rapport à l’art contemporain : la consommation de l’image de l’art, la consommation de l’expérience artistique et la consommation économique de l’œuvre.
La première est devenue plus accessible avec le développement du numérique. La deuxième demeure davantage liée à la fréquentation des espaces et événements artistiques, tandis que la troisième, qui implique l’achat et la constitution d’une collection, reste plus restreinte.
Un marché à structurer davantage
John Bongenya relève dès lors un paradoxe dans le paysage artistique congolais : une œuvre peut bénéficier d’une visibilité importante, notamment grâce aux plateformes numériques et aux circuits internationaux, tout en étant faiblement intégrée aux pratiques patrimoniales de la société dans laquelle elle a été produite.
Pour lui, le défi ne réside donc pas uniquement dans la production ou la promotion des artistes, mais également dans la création des conditions favorables à l’émergence d’un public capable de comprendre, d’apprécier, d’acquérir, de collectionner et de transmettre les œuvres.
Il estime que le développement de la médiation culturelle, de l’éducation artistique et du marché intérieur pourrait contribuer à rapprocher davantage les artistes, les œuvres et les différents publics.
L’art contemporain en République démocratique du Congo s’inscrit dans une scène artistique marquée par la diversité des pratiques et par une présence croissante des artistes congolais dans les circuits culturels nationaux et internationaux. Peinture, sculpture, photographie, installation, performance et pratiques numériques constituent notamment différents modes d’expression de cette création contemporaine.
La réflexion de John Bongenya s’inscrit dans une approche sociologique de la consommation culturelle. Le sociologue français Pierre Bourdieu a notamment étudié les relations entre les goûts culturels, la position sociale et les différentes formes de capital. Ses travaux ont contribué à montrer que l’accès aux pratiques culturelles ne dépend pas uniquement des préférences individuelles, mais également des ressources économiques, des connaissances et des dispositions acquises au cours de la socialisation.
Appliquée au contexte congolais, cette grille de lecture permet, selon le critique d’art, de poser la question du passage entre la visibilité des œuvres et leur appropriation effective par le public. L’enjeu porte ainsi sur la capacité du marché et des institutions culturelles à favoriser non seulement la rencontre avec l’œuvre, mais également son acquisition, sa conservation et sa transmission comme élément du patrimoine artistique.
ACP/Kayu.

