Kinshasa, 31 mai 2026 (ACP).- Les sociétés africaines sont caractérisées par une grande diversité de systèmes de parenté et de règles matrimoniales. Elles varient selon les groupes ethniques et les contextes historiques. En République démocratique du Congo (RDC), ces systèmes ont été profondément influencés par les migrations internes et les contacts interethniques.
Parmi les pratiques matrimoniales observées figure le « Kintwidi », associé principalement aux Yansi du Kwilu. Une pratique, à caractère préférentiel parfois contraignant selon les contextes et qui s’inscrit dans une logique de consolidation des liens claniques et de transmission des biens familiaux.
Doudou Malangwa Mfumunziam, opérateur culturel et juriste a échangé sur le sujet dimanche avec l’ACP.
Question 1 : Parlez de la définition de l’alliance matrimoniale « Kintwidi » fort connue chez les Yansi et Teke du Kwilu.
Doudou Malangwa :
Le Kintwidi est étendu à certaines composantes de l’ethnie Teke, notamment les Nkan et Mbwon dans le territoire de Bagata, province du Kwilu, pour lesquels il s’observe des controverses et débats autour de cette pratique.
Il s’agit traditionnellement d’un mariage à caractère préférentiel, une coutume traditionnelle d’alliance matrimoniale clanique où il est établi que toute fille née d’une mère du clan est l’épouse de son oncle maternel, elle peut aussi être confiée à un autre membre comme cousin ou grand-père (appelé KITSHUL), sans versement de la dot et ce, en vue de garantir la pérennité et la richesse du clan.
Il est une pratique pouvant inclure des unions entre oncles et nièces, cousins croisés ou membres élargis du clan, avec une forte implication des structures familiales dans le choix du conjoint.
Dans ce contexte, il se conçoit comme un instrument de maintien du patrimoine familial et de continuité lignagère.
Le système Kintwidi est principalement documenté chez les Yansi, peuple matrilinéaire, originaire de l’actuelle province du Kwilu, précisément dans les territoires de Bagata, Bulungu et Idiofa. Dans ce système, le mariage ne constitue pas uniquement une union individuelle, mais une alliance entre familles élargies.
Des recherches indiquent que cette pratique est étroitement liée à la structure sociale clanique et à la gestion des biens familiaux en vue de garantir la pérennité et la richesse du clan, sans versement de la dot.
Question 2 : Comment expliquer l’expansion de Kintwidi vers les Teke Nkan et Mbwon ?
Doudou Malangwa :
Il est vrai que la pratique de Kintwidi n’a jamais été instituée dans la coutume Teke, certes. Depuis la province gabonaise du Haut-Ogooué d’où elle tire son origine, en passant par Brazzaville, la ville-province de Kinshasa jusqu’à l’actuelle province du Maïndombe, il faut avouer que cette pratique de Kintwidi n’est pas de mise.
Cependant, à la suite des dynamiques migratoires dans l’actuelle province du Kwilu et des interactions interculturelles avec le peuple yansi, les Teke migrants appelés les ‘’Nkan » mélangés aux Mbwon’’, dans le but de sceller leurs alliances, de maintenir leurs richesses et de consolider les liens familiaux ayant été minoritaires dans le territoire, avaient importé cette pratique de Kintwidi, initialement associée au peuple Yansi, pratique qu’ils observent jusqu’à ces jours, avec les mêmes conséquences néfastes en cas d’inobservance comme chez les influenceurs yansi.
Parmi ces Teke Nkan, on peut citer au pays l’éminent virologue Jean-Jacques Muyembe, Denis Tabiana, ancien Commissaire du peuple, Godefroid Mayobo, ancien Secrétaire Général du Parti Lumumbiste Unifié (Palu) et le ministre délégué à la Primature sous Antoine Gizenga, Gérard Tawaba Musian, Professeur Ordinaire à l’Université Pédagogique Nationale, Mgr Jean-Pierre Kwambamba, Evêque du diocèse de Kenge ainsi que Willy Nzoko, l’actuel Procureur Général près la Cour d’Appel de Kinshasa/Matete
Question 3 : Pouvez-vous vous étendre sur la répartition des groupes Teke et des controverses et débats ?
Doudou Malangwa :
En RDC, l’ethnie Teke est un grand ensemble dans lequel on trouve, selon ses différentes migrations, les « Fununga » qu’on trouve à Kinshasa, de la commune de N’sele à Bankana, les « Nyenye »vers le territoire de Bolobo dans la province du Maïndombe, les « Bwal » du territoire de Kwamouth dans le Maïndombe, les « Nku » aux villages Camp Banku et Mekwo toujours dans le Maïndombe, ainsi que les « Mbwon » mélangés aux « Nkan » qu’on trouve dans la province du Kwilu, territoire de Bagata et plus précisément dans les villages Fankana, Nsaka, Nsaka Mpwoo, Fawa, Fambondo, Fasila, Fambembe, Fayala, Fadiaka, Fatobo, Fampanda et Fatundu, villages conquis après de violents combats contre le peuple Yansi.
Dans certaines zones du Kwilu, notamment les villages du territoire de Bagata, les échanges avec les Yansi ont été particulièrement intenses, favorisant une hybridation des pratiques sociales. Cette diversité interne implique une pluralité de pratiques matrimoniales, souvent influencées par les environnements culturels voisins.
La pratique du Kintwidi suscite aujourd’hui des débats importants. D’un côté, elle est perçue par les traditionnalistes comme un mécanisme traditionnel de préservation des biens familiaux et de stabilisation des alliances claniques, de l’autre, elle est critiquée pour ses implications possibles en matière de liberté matrimoniale.
Les études juridiques et sociologiques soulignent que certaines formes de mariage coutumier peuvent entrer en tension avec les principes modernes des droits humains, notamment en ce qui concerne le consentement individuel.
Assimilé à un mariage forcé et à un crime généalogique au point que lorsqu’on ne s’y conforme pas, il peut en découler de graves conséquences mystiques ou surnaturelles, ce système n’échappe pas aux critiques des structures de défense des droits humains et aussi des chrétiens, en raison de son caractère contraignant et de ses conséquences sociales.
ACP/

