Kinshasa, 28 août 2025 (ACP).- La position officielle de Kinshasa sur la Conférence sur la paix initiée par « la Fondation Thabo Mbeki », du 3 au 6 septembre en Afrique du Sud impliquant plusieurs acteurs politiques de la République démocratique du Congo sur la crise dans l’Est, a été décortiquée jeudi à Kinshasa par Patrick Muyaya, ministre de la Communication et médias dans un jeu de questions-réponses avec l’Agence congolaise de presse (ACP) et la Radiotélévision nationale (RTNC) :
Question 1 : Est-ce que les officiels de Kinshasa répondront à l’invitation de la Fondation Thabo Mbeki pour une Conférence sur la paix en République démocratique du Congo ?
Patrick Muyaya : « D’abord, c’est une main mal placée pour penser pouvoir parler ou contribuer au retour de la paix en RDC. Nous nous souvenons tous des déclarations qui ont été tenues par le président Mbeki, des déclarations malheureuses qui ont illustré une forme de méconnaissance de la crise actuelle ».
Quoiqu’il en soit, c’est une initiative informelle qui ne peut nullement nous intéresser, en ce sens aussi, en plus, que nous sommes déjà engagés dans un processus bilatéral avec le Rwanda à Washington, dans un processus avec les supplétifs, notamment dans ce qui se fait à Doha.
Mais vous avez aussi vu qu’à la suite de la rencontre que le Président de la République avait initiée, avec d’abord dans le cas des consultations nationales, mais aussi les discussions qu’il avait eues avec l’ECC-Cenco, toutes les confessions religieuses se sont mises ensemble, et elles ont proposé une feuille de route qui n’est plus celle qui devait être de l’ECC-Cenco au départ, ni celle qui devait être celle des confessions religieuses.
Donc, vous voyez que nous sommes déjà engagés sur trois pistes pour nous conduire à la paix. On n’a pas besoin de pistes supplémentaires, surtout pas de celle qui est perçue comme partisane, parce que ce sont ses propres déclarations.
Il ne faut pas oublier que la nature de la question est de savoir comment faire. La crise que nous connaissons, elle est d’abord sécuritaire du fait de l’agression du Rwanda et que cela est bien pris en charge par les processus de Washington et de Doha. En interne, vous avez vu que dans le dernier gouvernement qui est sorti, il y a déjà eu un début d’ouverture à ceux qui étaient dans l’opposition ou dans la société civile, mais qu’il y a d’autres démarches qui sont en cours. Et donc, l’initiative de l’Afrique du Sud est, pour nous, inopportune.
Question 2 : Et pourtant, le président Mbeki ne cherche que le retour de la paix…
Patrick Muyaya : On ne va pas verser dans des soupçons sur les calculs qui sont les siens, mais nous connaissons ses positions, qu’il a clairement exprimées. Je ne voudrais pas les rappeler ici. Et cette attitude n’est pas de nature à contribuer au retour de la paix, parce que lorsque déjà on fait mal le diagnostic, ou qu’on prend fait et cause pour ceux qui ont tué par milliers, pour pouvoir occuper Goma, et continuer d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui de faire une gouvernance par crime – vous voyez tous les jours les crimes que nous recensons, les Congolais qui sont massivement en train de quitter Goma parce qu’ils n’en peuvent plus d’être étouffés dans leur liberté fondamentale…
Et nous pensons véritablement que quelles que soient ses intentions, ça ne nous intéresse pas, et il n’y a aucune personnalité dans les institutions actuelles, ni le conseiller spécial du Président de la République, encore moins le président de l’Assemblée nationale, qui pourra participer à ces discussions ».
Question 3 : Est-ce que le gouvernement tolère ce qui s’est passé à Uvira lors des obsèques d’un officier FARDC ?
Patrick Muyaya : Nous suivons la situation à Uvira depuis plusieurs jours, et notamment des événements consécutifs à la cérémonie qui devait précéder l’inhumation d’un colonel des FARDC, et toutes les réactions qu’il y a eues. Mais de ce que nous voyons sur le terrain, il y a un besoin. D’abord, il y a un besoin d’apaisement. Il y a un besoin de calme. Il y a un besoin de cohabitation pacifique. Il y a un besoin de discipline.
Pour ce qui concerne le gouvernement, à travers les ministères, notamment de l’Intérieur ou de la Défense, des dispositions sont prises, mais pour ce qui nous concerne, c’est une invitation que nous faisons aux uns et aux autres de considérer que nous devons ensemble vivre en communauté, quelle que soit l’origine des uns et des autres.
Je dois rappeler que le colonel « Munyamulenge », s’il faut que je m’exprime ainsi, était un colonel des FARDC, et donc il n’y a pas besoin qu’autour des obsèques il y ait des situations de cette nature-là. C’est ici donc l’occasion d’inviter les uns et les autres au calme et à l’apaisement.
Mais il ne faut pas oublier aussi que, de manière générale, tous ceux qui se présentent aujourd’hui comme les Wazalendo ne le sont pas forcément. Parce que les Wazalendo, c’est d’abord un esprit patriotique, un esprit de défense des intérêts de la Patrie. Ce n’est pas un esprit de désordre comme on a pu l’observer dans certains coins et qui nécessite, à mon avis, une forme d’action qui est déjà menée pour nous assurer que tous ceux qui se présentent comme tels sont ceux qui répondent, justement, au profil qu’il faut dans le contexte actuel, pour faire face aux difficultés que nous avons.
Parce qu’il est hors de question d’alimenter, d’une quelconque manière, les discours de haine qu’on nous prête par l’attitude des uns et des autres. C’est donc une invitation que nous lançons, comme gouvernement, à l’apaisement, à la discipline, à l’ordre, pour être sûrs que nous gardons la mobilisation nécessaire, l’unité qu’il nous faut, pour faire face aux intentions de l’ennemi qui ne désempile pas. Malgré le fait que nous sommes dans une situation où nous sommes dans des discussions, vous savez qu’il y a tout ce que nous enregistrons comme informations sur le terrain en termes de réarmement des dispositifs.
Il est important que, pour contenir ces actions de l’ennemi, nous puissions maintenir notre unité, pas seulement à Uvira, mais dans toutes les parties du pays qui peuvent être concernées par les actions portées par nos ennemis. Nous connaissons l’attitude de l’ennemi, nous connaissons aussi sa tactique en termes d’infiltration.
Ce que je dois vous dire en liminaire, c’est que le terme « wazalendo » en lui-même signifie « patriote ». Et ceux qui s’engagent pour la patrie dans cette guerre, nous le savons, ne sont pas d’abord forcément ceux qui portent des armes, mais c’est aussi ceux qui font preuve de patriotisme en s’assurant que nous préservons l’équilibre ou la paix entre les différentes communautés. Vous savez que l’une des raisons de cette guerre, c’est le fameux discours de haine ou la fameuse stigmatisation contre nos frères Banyamulenge, qui justifie, en tout cas pour le Rwanda, toutes ces tueries contre une ethnie ciblée, les hutus. Je n’y reviendrai pas.
Et donc, dans ce qui se passe aujourd’hui sur le terrain, il faut considérer que le vrai « Muzalendo », c’est celui qui, non seulement défend la patrie, mais c’est celui qui défend aussi la patrie dans sa diversité, en tenant compte de la spécificité de chaque tribu, de chaque ethnie.
Et donc, évidemment, on peut confirmer qu’il y a des infiltrations de l’ennemi, parce qu’il y a toujours ce besoin de pouvoir fragiliser le bloc interne. Et, de ce point de vue, il y a un travail qui est en cours, notamment au sujet de l’identification de tous ceux qui, sous la casquette de « wazalendo », veulent faire le jeu de l’ennemi. Nous pensons que cela n’a pas de place dans les circonstances actuelles, parce que nous, nous pensons que la meilleure manière de faire face à toute cette hostilité, c’est de préserver notre unité, une unité qui se fonde aussi sur la diversité de nos tribus.
Question 4 : Est-ce finalement que le gouvernement a accepté le dialogue tel que proposé par les Églises catholique et protestante ?
Patrick Muyaya : Est-ce qu’on peut encore, à ce stade, parler du dialogue proposé par la Cenco ? Je ne pense pas, car dès lors qu’il y a eu une réunion avec le Président de la République, une seconde réunion où ils ont eu l’occasion de présenter au Président de la République, plus ou moins, le rapport de leurs différentes pérégrinations, et ce qu’ils ont comme propositions, le Président de la République, en les recevant, avait précisé, je pense, qu’il y avait aussi d’autres initiatives, notamment celle portée par l’évêque Ejiba, dans le cadre des confessions religieuses, et d’autres structures qui opèrent dans le même secteur. Il a été institué, à l’époque, une commission – si je peux me permettre – qui a réuni à la fois ECC, Cenco, les confessions religieuses et le cabinet du Président de la République. Donc, l’idée qui a germé, celle de la feuille de route, n’est plus seulement une idée de la Cenco-ECC, mais c’est aussi une idée portée par les différentes parties prenantes. Et donc aujourd’hui, le Président de la République, dans son rôle de garant du bon fonctionnement des institutions, à travers l’article 69, pourra disposer pour voir dans quelle mesure ces idées peuvent venir en appui à ce qui se fait à Washington et à Doha.
Je rappelle que l’origine de la crise est d’abord sécuritaire, du fait de l’agression du Rwanda. Et les questions principales liées à cette situation d’agression ont déjà, plus ou moins, trouvé la solution sur papier, en parlant de l’accord de Washington, et nous aurons une solution sur papier bientôt par rapport au processus de Doha, et ce n’est qu’après qu’on pourra éventuellement, sur la base de ce qu’on aura obtenu comme solution de ce côté, voire en interne, à la suite de la consultation qui a été initiée par le Président de la République, comment intégrer les propositions qui émanent des confessions religieuses, notamment l’implémentation de la feuille de route qu’ils ont proposée il y a quelques jours.
Question 5 : Le Congolais doit-il considérer que les initiatives en cours vont conduire à la paix ?
Patrick Muyaya : Nous avons déjà aujourd’hui, à travers le processus de Washington, beaucoup de réponses. Ça veut dire que le Rwanda ne peut plus continuer à renier sa présence comme pays agresseur sur notre sol. Nous avons non seulement obtenu cela, mais nous avons obtenu aussi la reconnaissance de tout ce que nous considérons, nous, comme lignes rouges, notamment la souveraineté et l’indépendance, le respect de l’intégrité de notre territoire, la souveraineté sur nos minerais qui a été cristallisée dans la déclaration de principes du cadre d’intégration économique régionale, qui doit permettre d’avoir une solution économique – l’autre volet ou le « vrai » volet du conflit que nous connaissons.
Nous pensons, donc, que si tous ces efforts combinés se mettent en place, avec la volonté de toutes les parties prenantes, nous pourrons marcher pour arriver à la paix ».
ACP/C.L.

