Tournée de presse Russie 2025 : l’agence Tass déterminée à reprendre pied en Afrique (Par John Masebi Bomiti)

Kinshasa, 1er décembre 2025 (ACP).- Du 16 au 24 novembre 2025, j’ai eu le privilège de prendre part, aux côtés de mon confrère Joyce Kalala, à une tournée de presse organisée par l’agence d’information russe TASS. Pendant neuf jours, une vingtaine de journalistes issus de dix agences africaines francophones ont sillonné trois grandes villes de la Fédération de Russie — Moscou, Kazan et Saint-Pétersbourg — pour découvrir de l’intérieur le paysage médiatique russe, ses institutions, sa mémoire, sa culture et les ressorts profonds de sa stratégie d’ouverture vers le continent africain.

L’événement s’inscrivait dans une dynamique assumée par Moscou : réduire l’intermédiation occidentale dans la circulation de l’information entre la Russie et l’Afrique. Dès la cérémonie de lancement, à Moscou, le directeur général de TASS, Andreï Kondrachov, a donné le ton en déclarant : « Nous apprenons ce qui se passe en Afrique en lisant Reuters, et vous apprenez par Reuters ce qui se passe en Russie. Nous ne devons laisser aucune agence occidentale s’ériger en barrière entre nous. » C’est dans cet esprit que TASS a ouvert gratuitement son fil d’actualités aux pays africains francophones et qu’elle a renforcé ses activités de coopération éditoriale sur le continent.

Mais cette tournée n’a pas été seulement diplomatique ou professionnelle ; elle a été, pour beaucoup d’entre nous, une immersion dans ce qu’on pourrait appeler la Russie réelle. Une Russie qui ne se résume ni à ses attractions touristiques, ni à ses discours géopolitiques : une Russie vécue par le ventre, par l’œil, par l’esprit. Une Russie livrée à travers sa gastronomie, sa culture scientifique, la profondeur de son histoire, l’imposante beauté de son architecture, la densité de sa littérature et, surtout, à travers la manière dont elle se raconte et se perçoit elle-même.

Joyce Kalala de l’ACP et Alexandre Potekhine de Tass

Cette expérience m’a permis de discerner des axes majeurs qui ont structuré ce voyage et que je développerai dans ce carnet : d’abord la volonté de TASS de montrer une Russie authentique, loin des clichés ; ensuite, la présence d’une véritable culture martiale, omniprésente dans les espaces publics comme dans la mémoire collective ; enfin, l’idée forte et persistante d’une nation qui, tout au long de son histoire, s’est efforcée — et s’efforce encore — de bâtir un grand pays, à la fois par sa taille, par son prestige et par sa culture.

Voir la Russie réelle : gastronomie, culture scientifique, architecture, littérature et identité vécue

Dans un restaurant à la cuisine russe typique

Au-delà des salles de rédaction de TASS et des rencontres institutionnelles, la tournée de presse avait un objectif moins visible mais tout aussi déterminant : nous faire entrer dans la matière vivante de la Russie. Nous faire toucher du doigt ce que les Russes eux-mêmes appellent parfois « la profondeur du pays », cet ensemble de traditions, de savoirs, d’odeurs, de récits et de symboles qui façonnent leur identité depuis des siècles. Pour beaucoup d’entre nous, Africains venus de géographies et d’histoires très différentes, cette immersion a été un dépaysement radical — parfois déroutant, souvent fascinant.

Séduire par le ventre : une gastronomie identitaire

Que ce soit à Moscou, Kazan ou Saint-Pétersbourg, nous avons découvert une Russie où la table occupe une place essentielle dans l’hospitalité. Le premier contact sensoriel s’est fait par la gastronomie : le bortsch, soupe rouge emblématique à base de betterave ; les khinkali, sortes de raviolis juteux inspirés du Caucase ; le manti, héritage culinaire venu d’Asie centrale (Ouzbékistan) ; et d’autres spécialités dont j’ai oublié les noms… Chaque étape nous a rappelé l’immensité du pays, ses héritages multiples, son histoire mêlée de peuples et d’influences.

À travers ces plats, c’est comme si la Russie nous murmurait : « Regardez comme nous sommes vastes, complexes, entremêlés ». Cette dimension culinaire a joué un rôle diplomatique subtil : en nous invitant à goûter, à sentir, à partager, les organisateurs créaient une première passerelle culturelle — universelle, immédiate, efficace. Une forme de séduction douce, par le ventre, avant même que ne commence la discussion.

Une culture scientifique et architecturale ancrée dans la mémoire collective

L’une des visites les plus marquantes fut celle de l’appartement-musée de Dimitri Mendeleïev, le père du tableau périodique des éléments. Marcher dans les pièces où il a vécu, travailler parmi ses livres, ses instruments, ses notes manuscrites, nous a plongés dans l’univers intellectuel d’un savant profondément lié à l’identité russe. Ici, la science n’est pas une simple discipline académique : elle participe à la fierté nationale, elle est une preuve de la capacité du pays à produire des génies dont l’œuvre traverse les siècles.

Dans cet espace presque intime, j’ai compris quelque chose de fondamental : pour les Russes, la culture scientifique n’est pas séparée du destin de la nation. Elle en est l’un des piliers. Et l’immersion dans l’appartement de Mendeleïev n’était pas anodine : elle visait à nous rappeler que “grandeur” rime aussi avec “production de savoir”.

Les trois villes visitées — chacune avec son identité propre — nous ont raconté, à mon sens, la Russie à travers leurs pierres. Le Kremlin de Moscou, symbole de pouvoir religieux et politique depuis des siècles ; le Kremlin de Kazan, où s’entremêlent héritages tatare et russe, un véritable symbole de la coexistence pacifique des religions ; la cathédrale Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg, où les pierres semblent vouloir se dresser jusqu’au ciel. Partout, la monumentalité domine. Comme si le pays insistait pour rappeler sa stature, non seulement par sa superficie, mais aussi par la manière dont il érige ses bâtiments.

J’ai confié à un ami, resté au pays, une impression qui ne m’a pas quitté : « Ces gens construisent vraiment. Quand ils décident de bâtir, ils ne font pas semblant ». Et à un confrère sénégalais qui prenait part à la tournée de presse, j’ai glissé en souriant : « On dirait que leur principe est : soit on fait grand, soit on ne fait pas ».

Cette architecture puissante, presque théâtrale, structure le paysage russe et affirme une identité faite d’ampleur, de solidité, de longévité.

La littérature comme colonne vertébrale

Banc avec plaque commémorative à l’Université de Kazan, où s’asseyait Léon Tolstoï

Impossible d’évoquer la Russie sans mentionner le poids de sa littérature. De Moscou à Saint-Pétersbourg, nos guides — qui n’étaient pourtant pas des professeurs de lettres — citaient spontanément Dostoïevski, Tolstoï, Pouchkine. Ici, la littérature n’est pas un simple héritage scolaire : elle est un repère moral, un miroir collectif, une manière d’affronter les grandes questions de l’existence. Elle est ce que nous avons senti partout : dans la manière de raconter les villes, dans les références culturelles, dans le regard qu’ils posent sur eux-mêmes.

La Russie réelle est littéraire. Elle pense par ses écrivains. Elle se raconte par eux. Elle se juge à travers eux.

La « culture martiale » russe : mémoire des victoires, mise en scène du courage et pédagogie nationale

Monument à l’entrée du Kremlin de Kazan

Au fil des jours, un fil rouge s’est imposé à moi, presque malgré moi : la Russie vit entourée d’emblèmes de son passé guerrier, de ses résistances, de ses victoires, de ses traumatismes et de ses triomphes. Je ne sais pas dire si c’est un pays obsédé par la guerre, mais j’ai vu une nation qui a décidé de ne jamais oublier ce qu’elle a dû affronter pour survivre. Cette imprégnation continue, visible dans les espaces publics, dans les musées, dans les monuments et même dans certaines cathédrales, constitue ce que j’ai fini par appeler la « culture martiale » russe.

Dans chaque ville visitée — Moscou, Kazan, Saint-Pétersbourg, la présence des grands récits de défense du pays saute aux yeux. À Moscou, de vastes avenues mènent à des places dédiées aux héros de la Grande Guerre patriotique (notre Seconde Guerre mondiale). À Saint-Pétersbourg, l’ancienne Leningrad, les monuments dédiés au siège le plus long et le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale rythment la ville comme une suite de rappels silencieux. À Kazan, l’héritage tatare s’entremêle avec des symboles de résistance locale et nationale.

Il y a dans cette omniprésence quelque chose d’enseigné, d’assumé, de revendiqué : l’idée que la nation ne tient debout que si chaque génération se souvient des sacrifices des précédentes.

Des cathédrales érigées comme actes de victoire

La Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou

La Russie m’a surpris par le rôle qu’elle attribue à certains édifices religieux. Plusieurs cathédrales ont été construites ou reconstruites pour célébrer des victoires militaires. C’est le cas de la Cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou, érigée au XIXᵉ siècle pour commémorer la victoire contre Napoléon en 1812, et qui est aujourd’hui un lieu où les pouvoirs politique et religieux se rencontrent, au point d’être devenue l’un des lieux de prière privilégiés du président russe.

Le Grand Musée de la Victoire : l’expérience immersive

Aucun lieu n’a cristallisé pour moi cette culture autant que le Grand Musée de la Victoire, à Moscou. Nous y avons vécu une expérience immersive d’une rare intensité : reconstitution du siège de 1941, simulations sonores, décors réalistes plongeant le visiteur au cœur d’une ville assiégée, scènes de vie quotidienne sous les bombes, récit des mobilisations massives, des enfants aux vétérans…

J’ai quitté l’une des salles avec les larmes aux yeux.
Et je n’étais pas le seul.

Un voisin africain, debout près de moi, m’a entendu murmurer : « Nous avons besoin, pour nos chefs militaires, de vivre ce genre d’expériences ».

En pensant à la guerre d’agression qui ravage l’est de la République démocratique du Congo depuis tant d’années, la comparaison m’est venue naturellement : les Israéliens ont Massada ; les Russes ont les musées de la Victoire. Ce sont des lieux où la nation se raconte sa propre résistance, où l’on enseigne aux générations successives ce que signifie défendre un territoire.

ACP/

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