Matadi, 14 septembre 2026(ACP).- Après avoir annoncé, dans son adresse à la Nation, la tenue d’un dialogue national, le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi, a concrétisé cette démarche par la signature d’une ordonnance portant création du comité chargé de préparer ce processus. Cette initiative intervient dans un contexte marqué par des enjeux politiques, sécuritaires, institutionnels et sociaux, suscitant diverses réactions au sein de l’opinion.
Pour recueillir sa lecture de cette démarche ainsi que son analyse des principaux enjeux qui pourraient être abordés, l’Agence Congolaise de Presse (ACP) s’est entretenue avec Justin Muilu Pila, Médecin coordonnateur provincial du Programme national de santé mentale (PNSM) au Kongo Central et Chef de travaux à l’Université de Kinshasa (UNIKIN).
Question 1 :
En tant qu’universitaire et Chef de travaux à l’UNIKIN, quelle lecture faites-vous de l’initiative du Chef de l’État de convoquer un dialogue national dans le contexte actuel de la République démocratique du Congo ?
Justin Muilu Pila : Je voudrais d’abord préciser que je m’exprime à partir de plusieurs responsabilités qui sont les miennes : comme médecin neuropsychiatre, doctorant en psychiatrie et Chef de travaux, comme médecin coordonnateur provincial du Programme national de santé mentale au Kongo Central, mais également comme responsable associatif et croyant kimbanguiste.
Ces différentes dimensions m’amènent à considérer la question du dialogue national non seulement sous l’angle politique, mais également sous celui de la santé mentale, de la cohésion sociale, de la réconciliation et de la dignité humaine.
À mon sens, l’annonce d’un dialogue national peut être considérée comme une opportunité de rechercher une issue politique, institutionnelle et sociale aux différentes crises que traverse notre pays. La République démocratique du Congo ne fait pas face uniquement à une crise sécuritaire. Derrière les affrontements armés, les déplacements des populations, les pertes humaines et les destructions matérielles, il existe également une crise de confiance entre les citoyens, les institutions et une partie de la classe politique, une crise de cohésion nationale ainsi qu’une accumulation de traumatismes psychologiques et sociaux.
Un dialogue national pertinent devrait donc aller au-delà d’une simple rencontre entre acteurs politiques. Il devrait constituer un espace d’écoute, de responsabilité, de recherche de solutions et de construction d’un nouveau pacte social.
Pour être crédible, ce processus devrait, à mon avis, reposer notamment sur des principes d’inclusivité, de représentativité, de transparence et de recherche de l’intérêt supérieur de la nation. L’inclusivité ne signifie cependant pas que toutes les revendications doivent être acceptées, ni que tous les participants doivent bénéficier d’une quelconque impunité.
Elle signifie plutôt que les différentes composantes significatives de la société congolaise puissent faire entendre leurs préoccupations dans un cadre organisé et respectueux des lois.
En tant que professionnel de santé mentale, j’ajouterais également la dimension humaine et psychosociale. Nous avons souvent tendance à parler de paix uniquement en termes d’accords politiques ou militaires. Pourtant, faire taire les armes ne suffit pas toujours à restaurer la paix. Il faut aussi reconstruire les relations entre les personnes et les communautés.
Une population ayant vécu pendant des années la peur, le déplacement, le deuil, les violences ou la disparition d’un proche ne retrouve pas automatiquement une situation normale après la signature d’un accord. La paix doit donc aussi être envisagée comme un processus de guérison collective, de réconciliation et de reconstruction de la confiance.
Question 2 : Au-delà des questions politiques et institutionnelles, quelles sont, selon vous, les matières qui devraient être inscrites à l’ordre du jour de ce dialogue national afin de parvenir à des solutions durables à la crise que traverse le pays ? Et comment analysez-vous la question de la participation ou de l’exclusion de certains acteurs impliqués dans les rébellions et les conflits armés ?
Justin Muilu Pila : À mon avis, l’ordre du jour devrait dépasser les seuls arrangements institutionnels. Plusieurs matières pourraient être considérées comme prioritaires.
Il y a d’abord la sécurité et la restauration de l’autorité de l’État, avec la nécessité de s’attaquer aux causes structurelles de l’insécurité, notamment la circulation des armes, la présence des groupes armés, les faiblesses institutionnelles, l’exploitation illégale des ressources naturelles et les questions liées à la gouvernance du secteur de la sécurité.
La gouvernance et la consolidation de l’État de droit devraient également être abordées. Le dialogue pourrait permettre de réfléchir aux moyens de renforcer les institutions, la justice, la transparence dans la gestion publique et la confiance des citoyens envers l’État. Il faudrait toutefois éviter que le dialogue ne soit réduit à un simple mécanisme de partage des postes ou des avantages politiques.
La question de la justice, de la vérité, de la réparation et de la réconciliation mérite également une attention particulière. Il faut avoir le courage de parler des victimes. Une paix durable ne peut pas être construite en demandant simplement à ceux qui ont subi des violences d’oublier ce qu’ils ont vécu. Il faut rechercher un équilibre entre la justice, la vérité, la réparation, la réconciliation et la nécessité de préserver la paix.
Le développement économique, la gestion des ressources naturelles, l’éducation, l’emploi et les perspectives offertes à la jeunesse constituent également des enjeux importants. Une politique de paix qui ne donne pas de perspectives aux jeunes demeure fragile. Un jeune sans perspectives peut devenir plus vulnérable à différentes formes de manipulation politique, communautaire ou militaire, mais aussi à la consommation de substances psychoactives, notamment le tabac, l’alcool et les drogues illicites.
Enfin, il y a la santé mentale et la cohésion sociale. Les conflits ont produit des traumatismes dont les conséquences peuvent se prolonger bien au-delà de la fin des affrontements. Il serait donc utile d’intégrer la dimension psychosociale dans les politiques de reconstruction et de consolidation de la paix.
Concernant la participation des acteurs impliqués dans les rébellions, je pense qu’il faut éviter deux extrêmes : considérer que tous les acteurs armés doivent automatiquement être exclus du processus, ou, à l’inverse, considérer que leur participation au dialogue leur confère automatiquement une légitimité politique ou une immunité pour les crimes commis.
Il faut distinguer le dialogue politique, le processus de paix et la responsabilité pénale. Le dialogue peut permettre de convaincre certains acteurs de renoncer à la violence et de s’engager dans un processus de paix, tout en maintenant les mécanismes judiciaires nécessaires pour les crimes les plus graves.
Autrement dit, dialoguer ne signifie pas absoudre.
La participation devrait donc être examinée selon des critères précis, notamment la volonté réelle de renoncer à la violence, le respect de l’intégrité territoriale et de l’ordre constitutionnel, l’engagement en faveur de la paix ainsi que le respect des droits humains.
Dans le même temps, les victimes doivent occuper une place importante dans ce processus. Il serait paradoxal que ceux qui ont subi les violences soient moins entendus que ceux qui en sont responsables.
Question 3. Au regard des traumatismes engendrés par les conflits armés et les violences, en votre qualité de spécialiste de la santé mentale, pensez-vous que le dialogue national devrait-il intégrer dans ses recommandations un dispositif spécifique de prise en charge psychologique et psychosociale des victimes pour favoriser leur réinsertion et prévenir la résurgence de nouvelles violences ?
Justin Muilu Pila : Ma réponse est clairement oui. Je dirais même que cette dimension ne devrait pas être considérée comme secondaire. Elle constitue un élément important de la consolidation d’une paix durable.
Lorsqu’une personne a vécu un traumatisme grave, les conséquences du conflit peuvent continuer à se manifester longtemps après la fin des combats. Il peut notamment s’agir de stress post-traumatique, d’anxiété, de dépression, de troubles du sommeil, de conduites addictives, d’agressivité, de troubles psychosomatiques ou encore de difficultés relationnelles.
Chez certains anciens combattants, la réadaptation peut également être compliquée par l’exposition prolongée à la violence, la perte de repères sociaux et les difficultés de réinsertion.
C’est pourquoi un programme national de consolidation de la paix pourrait prévoir un dispositif de santé mentale et de soutien psychosocial intégré aux processus de désarmement, démobilisation et réintégration.
Ce dispositif pourrait notamment comprendre le dépistage précoce des troubles psychiques, la prise en charge psychiatrique et psychologique des personnes qui en ont besoin, l’accompagnement psychosocial des familles, le soutien aux victimes de violences sexuelles et autres formes de violences, ainsi que l’accompagnement des enfants et adolescents affectés par les conflits.
Il faudrait également renforcer les capacités des agents communautaires et du personnel de santé, développer des services de santé mentale accessibles au niveau communautaire et lutter contre la stigmatisation et l’exclusion.
Il faut toutefois éviter de considérer comme malades toutes les personnes ayant vécu la guerre. Toutes les personnes exposées à un traumatisme ne développeront pas nécessairement un trouble psychiatrique. L’approche doit donc être médicale, psychologique, sociale, familiale, communautaire et culturelle.
La réconciliation constitue également une dimension importante. On ne peut pas demander à des populations ayant vécu des violences graves de continuer à vivre ensemble sans créer des espaces permettant l’expression des souffrances, leur reconnaissance et la reconstruction progressive de la confiance. La santé mentale doit ainsi être considérée comme une composante de la sécurité humaine et de la consolidation de la paix.
En tant que croyant kimbanguiste, ma conviction est également que la paix véritable repose sur la dignité humaine, la responsabilité, le respect de l’autre et la recherche du bien commun. La foi ne doit pas nous éloigner de nos responsabilités citoyennes. Elle doit plutôt nous encourager à travailler pour la paix, la justice, la fraternité et la réconciliation.
Dans cette perspective, le dialogue doit éviter la haine, la vengeance et la stigmatisation des communautés. Mais promouvoir la paix ne signifie pas nier les souffrances ou demander aux victimes de renoncer à leurs droits. Le pardon véritable ne peut pas être imposé ; il doit être préparé par la vérité, la reconnaissance de la souffrance, la justice et, lorsque cela est possible, la réparation.
En définitive, le dialogue national peut constituer une opportunité importante pour la République démocratique du Congo, à condition qu’il ne soit pas réduit à un simple arrangement entre acteurs politiques. Le véritable enjeu est de parvenir à construire un nouveau pacte de coexistence nationale fondé sur la sécurité, la justice, la bonne gouvernance, le développement, la réconciliation et la prise en compte des traumatismes individuels et collectifs.
En tant que neuropsychiatre, je voudrais insister sur une idée simple : on ne peut pas construire une paix durable avec une population durablement traumatisée. La RDC doit donc soigner ses blessures physiques, mais aussi ses blessures psychologiques et sociales.
Si nous voulons réellement éviter la répétition des violences, nous devons travailler simultanément sur trois générations : les victimes d’aujourd’hui, les combattants à réinsérer et les jeunes qui doivent apprendre à résoudre les conflits autrement que par la violence.
C’est à ce prix que le dialogue pourra dépasser le cadre d’une rencontre politique pour devenir un véritable instrument de reconstruction nationale, notamment à travers la trilogie kimbanguiste prônée par Son Éminence Papa Diangienda Kuntima Joseph : Bolingo – Mibeko – Misala, c’est-à-dire Amour – Respect des lois et commandements – Travail bien fait. ACP/MAF./KIT

