Kinshasa, 19 février 2026 (ACP)-Depuis ce matin, des segments de la presse rwandaise — notamment The New Times Publications — ont lancé une attaque directe contre la journaliste angolaise Hariana Verás Victória, allant jusqu’à remettre en cause sa crédibilité personnelle en raison de son traitement du dossier sensible République démocratique du Congo–Rwanda–M23.
Ces attaques soulèvent une question fondamentale : s’agit-il d’un débat médiatique légitime ou d’une tentative de discrédit visant à faire taire une journaliste dont les questions dérangent ?
Hariana Verás Victória n’est pas une journaliste ordinaire. Professionnelle pionnière et primée, elle est la première journaliste angolaise accréditée comme correspondante permanente auprès des principales institutions du gouvernement américain — la Maison-Blanche, le Pentagone, le Sénat américain et le Département d’État — ainsi que la première journaliste africaine à faire partie du pool officiel couvrant le président des États-Unis.
Aujourd’hui, elle représente le continent africain en tant que correspondante permanente accréditée à la Maison-Blanche, tout en plaidant pour une représentation plus juste et équilibrée de l’Afrique dans les récits médiatiques mondiaux.
Fondatrice de l’organisation à but non lucratif Get To Know Africa Corporation, elle œuvre à la valorisation de la culture, du leadership et des opportunités économiques africaines. Elle détient également le record d’interviews réalisées auprès de chefs d’État africains — un parcours qui reflète professionnalisme, crédibilité et engagement profond en faveur d’un journalisme rigoureux et indépendant.
Quand poser des questions devient un « problème »
Les attaques dont elle fait l’objet aujourd’hui font suite à sa décision de poser des questions directes et légitimes sur la présence et les motivations du Rwanda dans l’est de la République démocratique du Congo, notamment concernant des groupes armés tels que le M23/AFC.
En interrogeant les récits officiels et en confrontant certaines affirmations, elle ne fait qu’accomplir l’une des missions fondamentales du journalisme : demander des comptes au pouvoir.
Lors de ses récentes interventions, Hariana Verás Victória a questionné les justifications avancées par Kigali, en particulier le narratif sécuritaire récurrent centré sur la menace alléguée que représenterait le FDLR. S’appuyant sur des rapports largement documentés — notamment ceux des Nations Unies — elle a soulevé des interrogations critiques quant à la pertinence actuelle de ce discours, plusieurs analyses estimant que ce groupe ne constitue plus une menace stratégique majeure pour le Rwanda et n’a pas mené d’attaques significatives contre le territoire rwandais depuis des décennies.
Dans ce contexte, poser des questions critiques ne constitue ni une faute professionnelle ni un biais politique ; c’est l’essence même du journalisme. Lorsque ces questions mettent en lumière des contradictions ou d’éventuelles violations d’accords régionaux conclus sous médiation internationale, elles peuvent déranger — mais le malaise n’est pas une faute journalistique.
Un double standard préoccupant
Il est essentiel de replacer ces attaques dans leur contexte. Sur le même dossier, de nombreux journalistes internationaux ont mené des enquêtes et réalisé des interviews tout aussi — voire davantage — critiques, notamment Larry Madowo (CNN), des reporters d’Al Jazeera ainsi que divers médias occidentaux et africains.
La République démocratique du Congo n’a jamais publiquement remis en cause leur crédibilité personnelle ni transformé un désaccord éditorial en attaque ad hominem.
Pourquoi, dès lors, une journaliste africaine — angolaise et travaillant depuis Washington — devient-elle la cible de critiques personnelles dès que son travail devient politiquement sensible ?
Lorsque le débat glisse du fond vers l’attaque personnelle, cela indique souvent que les questions posées ont touché un point sensible.
Un schéma documenté de pression transnationale et de contrôle médiatique
Des rapports d’organisations internationales de premier plan — notamment Human Rights Watch (HRW), Reporters Sans Frontières (RSF), ainsi que des enquêtes évoquées par les autorités britanniques — fournissent un éclairage important pour comprendre pourquoi les attaques contre des journalistes indépendants doivent être prises au sérieux.
Ces rapports décrivent un schéma plus large de répression transnationale visant à faire taire des journalistes, des figures de l’opposition et des dissidents au-delà des frontières du Rwanda.
Human Rights Watch a documenté ce qu’elle qualifie de « mode opératoire mondial d’abus », incluant surveillance, intimidation et pressions contre des critiques vivant à l’étranger. Au Royaume-Uni, la Metropolitan Police aurait averti certains dissidents rwandais de menaces crédibles pesant sur leur sécurité, tandis que des exilés ont décrit vivre dans la crainte constante d’être surveillés ou harcelés, parfois accompagnée d’actes d’intimidation visant leurs proches restés au Rwanda.
D’autres enquêtes et reportages ont mis en lumière des décès suspects et des attaques visant des critiques dans plusieurs pays, renforçant les préoccupations des organisations de défense des droits humains quant aux risques encourus par les journalistes et les voix politiques qui contestent les récits officiels. Reporters Sans Frontières a également souligné les fortes restrictions pesant sur la liberté des médias au Rwanda, évoquant une autocensure généralisée, des pressions juridiques sur la dissidence et un nombre important de journalistes contraints à l’exil.
Ces préoccupations documentées ne transforment pas chaque différend médiatique en acte de répression. Elles rappellent toutefois que les attaques personnelles contre des journalistes qui soulèvent des questions géopolitiques sensibles ne peuvent être analysées isolément. Elles doivent être comprises dans le cadre d’un débat international plus large sur la liberté de la presse, le contrôle des récits et la protection des voix indépendantes opérant au-delà des frontières.
La liberté de la presse compte surtout lorsqu’elle dérange le pouvoir
Les angles journalistiques peuvent être contestés. Les interviews peuvent être critiquées. Les biais peuvent être débattus.
Mais tenter de discréditer totalement une journaliste parce que ses questions compliquent un récit officiel dépasse le cadre d’un débat médiatique légitime.
La liberté de la presse ne se défend pas uniquement lorsque les journalistes confirment les narratifs dominants ; elle se défend surtout lorsqu’ils interrogent, contestent et mettent en lumière des réalités inconfortables.
Répondre par des attaques personnelles plutôt que par des arguments de fond donne l’impression que l’objectif n’est plus d’engager un débat factuel, mais de faire taire des voix critiques.
Un appel à la responsabilité internationale
À une époque marquée par des tensions régionales accrues et des accords conclus dans des cadres internationaux — notamment soutenus par les États-Unis — il est essentiel de réaffirmer des principes fondamentaux : respect des engagements, transparence et liberté de la presse.
Les attaques personnelles contre des journalistes ne doivent jamais devenir un outil politique.
Compte tenu des risques documentés auxquels sont confrontés les journalistes et les dissidents qui contestent des récits puissants, il est légitime d’attendre des gouvernements démocratiques — en particulier des États-Unis, où Hariana Verás Victória est accréditée professionnellement — qu’ils réaffirment leur engagement en faveur de la protection de la liberté de la presse et veillent à ce que les journalistes opérant dans leurs espaces institutionnels puissent travailler sans intimidation ni campagnes coordonnées de discrédit.
Défendre Hariana Verás Victória aujourd’hui ne consiste pas à défendre une personne contre une autre ; il s’agit de défendre le principe d’un journalisme africain indépendant capable de poser des questions difficiles sur la scène mondiale.
C’est rappeler qu’une presse libre et courageuse demeure indispensable à la vérité, à la responsabilité et à une paix durable.
Eric Kamba
Géostratège et auteur
Directeur exécutif,
Fondateur, Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)

