Kinshasa, 12 mai 2027 (ACP)- Il y a quelque chose d’inhabituel dans la séquence diplomatique qui vient de se dérouler entre Kampala et Kinshasa. Pas dans le protocole — les communiqués conjoints, les poignées de mains devant les drapeaux, les mémorandums signés en fanfare font partie du mobilier classique de la diplomatie africaine. Ce qui est inhabituel, c’est le rythme. La 9ème Session de la GCM du 8 au 10 mai, immédiatement suivie d’une visite présidentielle le 11 — le lendemain même de la clôture — et tout cela dans le sillage direct de l’investiture de Museveni. Cette densité calendaire ne relève pas du hasard protocolaire. Elle dit quelque chose sur l’urgence que les deux capitales ressentent, sans nécessairement la nommer.
La RDC sort d’une période de turbulences diplomatiques extrêmes. La relation avec le Rwanda a touché un plancher historique. L’Est congolais a été le théâtre d’avancées militaires du M23 soutenu par Kigali, d’une humiliation de l’armée régulière, et d’une série de revers que ni la MONUSCO ni les forces régionales de l’EAC n’ont su endiguer efficacement. Dans ce contexte, le pivot vers Kampala est moins une option parmi d’autres qu’une nécessité stratégique. L’Ouganda reste le seul partenaire régional avec lequel Kinshasa entretient à la fois une coopération militaire opérationnelle — l’Opération Shujaa contre les ADF — et une relation économique suffisamment dense pour servir de levier politique.
Mais Museveni n’est pas un partenaire naïf. Il a coexisté avec le chaos congolais depuis trois décennies, en a parfois tiré profit, et sait mieux que quiconque lire les rapports de force dans la région. Son pays préside le Mécanisme Régional de Suivi — une position qui lui confère une influence réelle sur la cadence des processus de paix. Accueillir Tshisekedi à Entebbe le lendemain de son investiture, c’est aussi envoyer un signal à Kigali : Kampala a ses propres cartes à jouer dans ce jeu régional, et elle entend les jouer. C’est dans cet esprit que le Président Museveni a tenu à souligner que la visite de son homologue congolais « renforce le destin commun des deux nations ainsi que celui de l’ensemble de la Région des Grands Lacs » — une formulation qui situe délibérément l’axe Kampala-Kinshasa dans un cadre régional plus large, et qui ne s’adresse pas qu’à son interlocuteur direct.
Le communiqué conjoint, dans sa sécheresse administrative, laisse transparaître une tension sous-jacente. L’Opération Shujaa y est saluée — mais l’Opération Shujaa ne concerne que les ADF, pas le M23. Ce silence est éloquent. Il dit que les deux pays ont soigneusement délimité le périmètre de leur coopération militaire pour ne pas y inclure ce qui fâche : la question rwandaise, que ni Kampala ni Kinshasa ne peuvent traiter bilatéralement sans risquer de fragiliser leurs propres équilibres. Museveni a des relations complexes avec Kagame — des années d’alliance, des années de méfiance, une frontière partagée et des intérêts parfois convergents. Tshisekedi le sait. Il n’est pas venu à Entebbe pour demander à l’Ouganda de se retourner contre Kigali. Il est venu pour s’assurer que Kampala reste dans son camp, ou du moins hors de celui d’en face. Et c’est précisément ce message qu’il a porté en exprimant sa « profonde gratitude » au peuple et au gouvernement ougandais pour « l’hospitalité chaleureuse » réservée à sa délégation — des mots de protocole, certes, mais qui dans le contexte régional actuel sonnent aussi comme une reconnaissance politique.
L’axe Kasindi-Beni-Butembo mérite qu’on s’y arrête. Ce corridor n’est pas qu’une route commerciale. C’est l’artère vitale du Nord-Kivu occidental, celle par laquelle transitent les marchandises, les personnes, et — les observateurs du terrain le savent — bien d’autres choses que les manifestes douaniers ne mentionnent pas toujours. Quand les deux présidents se félicitent des « progrès réalisés » sur cet axe, ils parlent d’une réalité économique qui irrigue des communautés entières, mais aussi d’une géographie que les groupes armés n’ont jamais cessé de convoiter. La route de Kasindi est une promesse de développement, mais c’est aussi un enjeu de contrôle territorial. Sa fluidification dépend directement de la sécurisation de son environnement — et cette sécurisation reste, à ce jour, très partielle.
Dans le même registre de l’intégration concrète, le communiqué fixe au 31 août 2026 l’échéance pour que la RDC finalise la réciprocité de l’exemption de visa en faveur des ressortissants ougandais — un engagement que Kinshasa avait déjà inscrit à son agenda lors des sessions précédentes de la GCM, et que Kampala attend depuis que ses propres ressortissants congolais bénéficient de cette exemption depuis janvier 2024. La précision de la date traduit moins une impatience qu’une méthode : celle de transformer un engagement politique en obligation calendaire mesurable, dont le respect ou le non-respect dira beaucoup, dans trois mois, sur la capacité des deux administrations à convertir les sommets en réalités vécues aux frontières.
La mention du Graben Albertin — lacs Albert et Édouard, hydrocarbures, électrification transfrontalière — ouvre quant à elle une fenêtre sur l’avenir à plus long terme de cette relation. Le bassin lacustre partagé représente des ressources énergétiques considérables dont ni l’un ni l’autre des deux pays n’a encore tiré pleinement parti. Y revenir dans un communiqué conjoint signale une volonté de remobiliser ces dossiers — mais aussi la conscience que leur exploitation supposera des cadres juridiques robustes, des investissements massifs, et une stabilité politique que la région peine encore à garantir durablement.
Ce qui frappe, au fond, dans cet ensemble diplomatique, c’est moins ce qui a été signé que ce qui a été évité. Aucune référence directe au M23. Aucune mention du processus de Doha ou des négociations de cessez-le-feu entre Kinshasa et Kigali. Aucun mot sur la situation humanitaire au Nord et Sud-Kivu, pourtant catastrophique. Ce silence collectif n’est pas une omission : c’est une discipline. Les deux parties ont choisi de construire leur relation sur ce qui les unit — commerce, infrastructure, sécurité partagée contre les ADF — en laissant délibérément hors champ ce qui les divise ou ce qui les dépasse.
C’est peut-être là la lecture la plus juste de ce qu’Entebbe a produit le 11 mai 2026 : non pas une percée, mais une consolidation prudente. Un partenariat qui choisit ses batailles, qui sait ce qu’il peut livrer et ce qu’il ne peut pas promettre, et qui préfère la solidité du réalisable à l’ambition du proclamé. Dans une région où les communiqués précèdent souvent des déceptions, ce réalisme assumé est en lui-même un signe de maturité diplomatique — à condition que les ministres chargés de l’exécution soient à la hauteur de la volonté politique affichée par leurs chefs d’État.
L’histoire, dans les Grands Lacs, a l’habitude de rattraper les agendas bien ordonnés.
ACP/Claudia ILUNGA

