Tshisekedi trace une ligne rouge : au Congo, les armes ne doivent plus conduire au pouvoir (tribune d’Éric Kamba)

L’adresse à la Nation du Président Félix-Antoine Tshisekedi, ce jeudi 27 août 2026, pourrait marquer un tournant dans la manière dont la République démocratique du Congo entend gérer ses crises politiques et sécuritaires.

Au-delà de l’annonce d’un Dialogue national, une ligne de principe a été posée : on ne peut pas combattre la République par les armes et réclamer, dans le même temps, les avantages et la reconnaissance qu’offre la compétition politique démocratique.

Cette position touche à l’une des grandes faiblesses de l’histoire politique congolaise contemporaine.

Quand la rébellion devient un raccourci politique

Depuis plusieurs décennies, le Congo enchaîne crises, rébellions, négociations et accords. Certains compromis ont permis d’éviter le pire ou de ramener temporairement le calme. Mais cette succession de processus a également contribué à installer une mécanique dangereuse : lorsqu’un acteur devient suffisamment menaçant militairement, la violence peut finir par lui ouvrir les portes d’une négociation politique.

Une contradiction s’installe alors au cœur même de la République.

Le citoyen qui choisit la voie démocratique doit convaincre, militer, construire une organisation politique, participer aux élections et rechercher la confiance populaire. Celui qui choisit les armes peut, lui, espérer créer un rapport de force suffisamment important pour obtenir une place à la table des négociations.

Aucune démocratie ne peut durablement fonctionner sur cette logique.

Lorsque la rébellion devient politiquement plus rentable que le suffrage universel, chaque compromis risque de préparer la crise suivante.

C’est cette spirale qu’il faut désormais briser.

AFC/M23 : négocier la fin d’une guerre n’est pas partager le pouvoir

La position présidentielle concernant l’AFC/M23 doit être comprise dans cette perspective.

Il existe une différence fondamentale entre parler à un groupe armé pour obtenir la cessation des hostilités et le reconnaître comme composante politique appelée à négocier l’avenir institutionnel du pays.

On peut discuter d’un cessez-le-feu, du désengagement des forces, du désarmement, du retour de l’autorité de l’État ou des conditions permettant de mettre définitivement fin aux hostilités sans transformer les armes en certificat de représentativité politique.

Cette distinction est essentielle.

Les processus destinés à mettre fin à la guerre répondent à une urgence sécuritaire. Le Dialogue national répond à une autre question : quel Congo les Congolais veulent-ils construire ensemble ?

Confondre ces deux espaces reviendrait à admettre implicitement l’existence de deux chemins vers le pouvoir : les urnes pour certains, les armes suivies d’une négociation pour les autres.

Ce serait reproduire précisément le mécanisme dont le pays cherche à sortir.

L’inclusivité ne signifie pas que la République renonce à ses principes

Le mot « inclusivité » ne doit donc pas être détourné de son sens.

Un dialogue véritablement national doit permettre à la majorité, à l’opposition, à la société civile, aux confessions religieuses, aux jeunes, aux femmes, aux intellectuels, aux entrepreneurs, aux travailleurs, aux communautés locales et aux autres forces vives de la Nation de contribuer à la réflexion sur l’avenir du pays.

Mais l’inclusivité démocratique concerne la diversité des opinions ; elle ne signifie pas la légitimation de la violence politique.

On peut combattre politiquement le Président de la République, contester son gouvernement, défendre une autre vision du pays et préparer démocratiquement l’alternance. C’est le fonctionnement normal d’une République.

Prendre les armes, occuper une partie du territoire, administrer illégalement des entités ou combattre l’ordre constitutionnel relève d’une autre logique.

La démocratie doit protéger l’opposition. Elle n’est pas tenue de récompenser l’insurrection.

Faire entrer le Congo réel dans le Dialogue

L’autre dimension importante du processus annoncé réside dans les consultations qui doivent précéder les assises nationales de Kinshasa.

Cette démarche peut permettre de sortir d’une vieille habitude congolaise : celle qui consiste à réduire les grandes concertations nationales aux états-majors politiques de la capitale.

Le Congo réel se trouve aussi dans ses provinces, ses villes, ses territoires et ses villages.

Les préoccupations d’une population de l’Ituri ou du Nord-Kivu ne sont pas nécessairement celles du Kongo Central, du Kasaï, de l’Équateur, du Tanganyika ou du Haut-Katanga. Insécurité, conflits fonciers, chômage, pauvreté, infrastructures, gouvernance locale, justice, tensions communautaires ou absence de l’administration se manifestent différemment selon les territoires.

Un véritable Dialogue national doit donc permettre à ces réalités de remonter vers le centre.

Il ne faudrait plus seulement demander aux responsables politiques comment organiser l’espace politique ; il faudrait demander aux Congolais quel État ils veulent construire.

C’est ainsi que le dialogue pourrait devenir un exercice national de diagnostic et de projection plutôt qu’une simple négociation entre personnalités politiques.

Et la diaspora congolaise ?

Cette volonté d’écouter le Congo dans sa diversité appelle cependant une autre question : quelle place sera accordée à la diaspora congolaise ?

Si les consultations dans les 26 provinces permettent d’entendre le Congo de l’intérieur, la Nation congolaise ne s’arrête pas géographiquement aux frontières de la République.

Des millions de Congolais vivent à l’étranger tout en conservant des liens familiaux, économiques, intellectuels, professionnels et affectifs profonds avec leur pays.

La diaspora ne devrait donc pas être regardée uniquement sous l’angle des transferts financiers ou sollicitée occasionnellement lorsqu’il s’agit de défendre l’image et les intérêts du pays à l’étranger.

Elle représente également un immense réservoir de compétences, d’expériences, de réseaux et d’influence.

Des Congolais établis à l’étranger travaillent dans les universités, la recherche, les entreprises, les organisations internationales, les administrations publiques, les institutions financières, la santé, les technologies, la diplomatie, la sécurité, le droit et de nombreux autres secteurs stratégiques.

Cette intelligence congolaise dispersée à travers le monde constitue une ressource nationale.

Si l’objectif du Dialogue est véritablement de réfléchir à la refondation de l’État, il serait donc souhaitable que son architecture prévoie une consultation structurée de la diaspora congolaise.

Il ne s’agit pas de créer une nouvelle compétition pour des quotas ou des postes. Il s’agit d’organiser une contribution intellectuelle et citoyenne permettant à ceux qui possèdent des compétences et des expériences utiles au pays de participer à la réflexion nationale.

Car écouter toute la Nation signifie aussi écouter cette partie du Congo qui vit au-delà de ses frontières.

Le Congo possède un territoire national, mais son capital humain, son expertise et sa capacité d’influence dépassent largement ce territoire.

Un véritable pacte national gagnerait à intégrer cette réalité.

Trois mois pour dialoguer, pas pour suspendre la République

La limitation annoncée du processus à trois mois constitue également un signal important.

Le Dialogue ne doit pas devenir une institution parallèle ni maintenir indéfiniment le pays dans l’attente d’un nouvel arrangement politique.

Pendant les discussions, la République doit continuer à fonctionner.

Le Parlement doit légiférer. Le Gouvernement doit gouverner. La justice doit poursuivre son travail. Les institutions doivent exercer leurs responsabilités constitutionnelles.

Le Dialogue doit servir la République, et non se substituer à elle.

La durée limitée du processus doit surtout permettre de passer rapidement des discussions aux décisions, puis des décisions à leur mise en œuvre.

Car le Congo ne manque pas d’accords, de résolutions ou de déclarations solennelles.

Il manque souvent leur application.

La valeur du futur Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ne se mesurera donc pas au nombre de signatures apposées au bas d’un document, mais à sa capacité à produire des changements vérifiables.

La paix ne doit pas effacer les victimes

Une autre exigence devra rester au cœur du processus : la place des victimes.

Derrière les expressions « crise sécuritaire », « processus de paix » ou « solution politique », il y a des réalités humaines que les arrangements politiques ne doivent jamais faire disparaître.

Des Congolais ont été tués. Des familles ont été déplacées. Des femmes ont subi des violences. Des villages ont été détruits. Des populations vivent depuis des années dans l’insécurité.

Leur souffrance ne peut devenir une simple variable dans une négociation politique.

La recherche de la paix est indispensable. La réconciliation nationale l’est également. Mais réconciliation ne signifie pas amnésie, et paix ne signifie pas impunité.

Le Congo doit être capable de rechercher simultanément la paix, la vérité, la justice, la réparation et la responsabilité.

On ne construit pas durablement une Nation en demandant aux victimes d’oublier pendant que ceux qui ont participé à sa déstabilisation négocient leur avenir politique.

Une règle simple pour la République de demain

Au fond, l’adresse présidentielle du 27 août pourrait permettre de consacrer un principe qui dépasse largement la crise actuelle et la seule question de l’AFC/M23 :

les armes peuvent conduire à une table pour discuter de leur abandon ; elles ne doivent jamais devenir un raccourci pour accéder au pouvoir.

Cette règle devrait s’appliquer indépendamment des gouvernements, des majorités et des Présidents.

Car le véritable enjeu n’est pas seulement de résoudre la crise d’aujourd’hui.

Il faut empêcher celle de demain.

Le Congo n’a pas besoin d’un nouvel arrangement entre élites conclu sous la pression des armes. Il a besoin d’une culture républicaine dans laquelle chacun sait que le pouvoir vient des citoyens, que les institutions se transforment par les mécanismes constitutionnels et que les désaccords politiques se règlent par le débat démocratique.

Et si le Dialogue veut véritablement être national, il devra aller chercher la parole au-delà du cercle traditionnel des responsables politiques : dans les provinces, auprès des victimes, dans la société civile, parmi les forces vives et au sein de la diaspora congolaise.

C’est peut-être là que réside la véritable rupture.

Non pas réunir une fois encore les mêmes acteurs pour redistribuer les cartes, mais mobiliser les forces de la Nation pour redéfinir les règles du jeu.

Si ce Dialogue y parvient, il pourra laisser au Congo une doctrine républicaine simple :

dialoguer avec tous ceux qui veulent construire la République, écouter toutes les composantes de la Nation, rechercher la paix sans sacrifier la justice, et ne plus jamais faire des armes une voie d’accès au pouvoir.

Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

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