Conflits kasaïens-katangais : Leçons de l’histoire (par Freddy Mulumba)

Selon l’historien congolais Jean Kambayi Bwatshia, la connaissance de son histoire permet de prévoir l’avenir, son devenir, car les événements et les faits historiques d’une société, d’une nation, ont, en tout temps, des liens avec les temps qui les ont précédés. Cela est également valable pour les conflits kasaïen-katangais.
En effet, Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga et candidat malheureux à la présidentielle de 2023, réagissant au projet de changement de constitution, a déclaré le 9 septembre 2026 que « personne n’acceptera le changement de la constitution. C’est un conseil d’ami : le président Tshisekedi ne doit pas toucher à la constitution. En 2028, il termine son mandat et il part, un point c’est tout. » Il a renchéri : « Si vous êtes du Kasaï et vous voulez qu’il reste, vous allez balkaniser le pays. Non, on n’accepte pas que l’on puisse dominer la population congolaise. Cette domination, nous disons non. »
Ces propos prennent tout leur sens lorsqu’on les replace dans une perspective historique.En effet, après le limogeage d’Étienne Tshisekedi (père de l’actuel président Félix Tshisekedi) au poste de Premier ministre en octobre 1991 par le président Mobutu, les grèves et l’instabilité politique qui s’ensuivirent et aux violences ethniques au Shaba (Katanga), paralysèrent les activités économiques de la région.
Pour « casser les grèves au Katanga, il faut chasser les Kasaïens du Katanga et de la Gécamines », avait déclaré le président du parti politique UFERI, Gabriel Kyungu wa Kumwanza. Comment les chasser ? « Tutapakala ba kasai mafuta et puis kubakemisha mu njanja » (nous allons enduire les Kasaïens de graisse et les faire glisser sur les rails jusque chez eux). Et il menaçait : « Tutabeba ciseaux, tukate Katanga, tubakiye shi-benyewe » (nous allons prendre les ciseaux, couper le Katanga du reste du Zaïre et rester entre nous).
Déjà en 1957, à la suite des succès des Kasaïens aux élections communales organisées par l’administration coloniale belge, Alexis Kishiba lança un cri de colère dans un journal : « Katangais, où es-tu ? » Alexis Kishiba n’était pas un anonyme. Il fut l’un des premiers intellectuels katangais à formuler, dès la fin des années 1950, ce discours d’affirmation identitaire que l’on qualifierait aujourd’hui d’« autochtone ». Pour Kishiba, le risque était clair : la décolonisation ne devait pas se traduire par un simple transfert de pouvoir de la Belgique vers les Kasaïens.
Ces prises de position des élites katangaises face aux populations du Kasaï installées au Katanga ont été à la base des massacres entre Kasaïens et Katangais, provoquant l’épuration ethnique des Kasaïens au Katanga en 1961 et en 1992. Voilà pourquoi les déclarations actuelles de Moïse Katumbi devraient interpeller l’opinion publique au Katanga en particulier, et l’opinion nationale en général. À chaque fois qu’un processus politique est mis en marche, les élites politiques katangaises tiennent des propos incendiaires contre les kasaïennes habitant le Katanga, les qualifiant d’« étrangers ». Cela démontre, en premier lieu, l’ignorance de l’histoire des empires et royaumes du Katanga antérieure à la conférence de Berlin de 1885 sur le partage de l’Afrique.
Le politologue congolais Mabika Kalanda, dans son livre Baluba et Lulua, une ethnie à la recherche de l’équilibre, rappelle que la grande partie des populations qui peuplent le Kasaï actuel sont issues de deux empires Luba fondés au Katanga aux XVe et XVIe siècles. D’autre part, l’empire Lunda s’étendait jusqu’au sud du Kasaï, ce qui explique la prise de distance de l’Empereur Mwant Yav face aux conflits kasaïen-katangais.En deuxième lieu, les conflits kasaïen-katangais ne sont pas culturels – il ne s’agit pas d’une imposition de la culture kasaïenne sur les Katangais. Ils masquent la compétition entre élites pour des postes politiques et pour des positions au sein de la Gécamines et de la Société nationale des chemins de fer du Zaïre (SNCZ). Dans ses mémoires, Moïse Tshombe explique bien cette situation : « L’Union Minière recrutait sa main-d’œuvre parmi les Baluba du Kasaï. Jusqu’alors, l’inorganisation des autochtones profitait à ses ouvriers. Protégés par elle, instruits dans ses écoles, ils prenaient les meilleures places aux enfants du pays. »
Par ailleurs, ces conflits kasaïen-katangais révèlent les manipulations politiques du président Mobutu lors de la guerre du Shaba menée par les Katangais. Situation qui s’est retournée contre les Kasaïens durant la période de transition politique (1991-1992) : Lors de l’accession d’Étienne Tshisekedi au poste de Premier ministre, Mobutu a instrumentalisé les leaders katangais dans le conflit contre les Kasaïens.
Les racines historiques de ces conflits remontent à la période coloniale, durant laquelle l’administration coloniale belge et l’Union Minière du Haut-Katanga, confrontées à la décolonisation du Congo en 1960, ont utilisé les « Katangais authentiques » pour justifier la sécession du Katanga de 1960 à 1963, afin de protéger les intérêts économiques des puissances occidentales.
Avec l’accord de partenariat stratégique entre les États-Unis et le Congo – « minerais contre sécurité » -, le discours « katangais » refait surface. Comme dans les années 1960, le Katanga se retrouve aujourd’hui au cœur des compétitions entre la Chine, l’Union européenne et les États-Unis, qui interfèrent dans la politique de la province comme dans celle de la RDC.
Face à cette nouvelle situation, trois considérations méritent d’être avancées pour éviter que l’histoire ne se répète. D’abord, la solution du conflit entre Baluba et Lulua au Kasaï peut servir de modèle : les chefs coutumiers du Kasaï se sont réunis au lac Mukamba pour signer un pacte et jurer de ne plus jamais s’affronter sur le territoire du Kasaï.
Pour le conflit kasaïen-katangais, il faudrait réunir l’Empereur Lunda Mwant Yav – qui a des populations au Kasaï -, les rois Mutombo Mukulu, Kasongo Nyembo et Kabongo du côté katangais, ainsi que, du côté du Kasaï, les chefs coutumiers de toutes les tribus légitimes, afin de signer un pacte similaire à celui qui a mis fin au conflit baluba-lulua.
Ensuite, organiser des discussions entre les élites intellectuelles, politiques et religieuses du Katanga et du Kasaï vivant au Katanga, afin de trouver des solutions permettant de mettre définitivement fin à ces drames à répétition.
Enfin, mettre en place des institutions modernes en République Démocratique du Congo avec une administration publique, une justice indépendante et des forces de sécurité au service de l’ensemble de la population.

Freddy Mulumba Kabuayi

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