Kinshasa : les savoirs traditionnels valorisés pour une conservation-restauration scientifique et endogène

Kinshasa, 04 novembre 2026 (ACP) – La valorisation des savoirs traditionnels pour une conservation-restauration scientifique et endogène a été au centre d’une rentrée scientifique consacrée à la conservation du patrimoine, à l’Académie des beaux-arts (ABA), à Kinshasa, en République démocratique du Congo, a constaté ACP.

« Il est temps de cesser de dépendre systématiquement de l’Occident pour les produits de conservation, alors que la RDC regorge notamment de plantes, de racines, de fruits et de colorants utilisés depuis des générations par les artisans et les communautés, il est temps également de valoriser les savoirs traditionnels », a fait savoir  Henry Bundjoko professeur, de l’ABA.

« Chez nous, scientifiques, nous cherchons à garder l’authenticité de l’objet, sa lisibilité et surtout sa réversibilité. On doit pouvoir détacher le produit appliqué », a-t-il ajouté.

Le professeur Bundjoko a indiqué avoir constitué un répertoire de treize plantes et matières locales susceptibles de fournir des racines, des colorants, des consolidants et des colles. Parmi celles-ci figurent le copal, dont la racine claire, semblable à l’encens blanc, servait traditionnellement à restaurer les objets métalliques; Une flèche cassée pouvait ainsi être recollée à l’aide de cette matière et tenir solidement.

Il a également cité le ditumbu, une racine utilisée notamment sur les masques Tshokwe comme vernis, colle et produit de restauration ; la liane à latex, dont la sève blanche caoutchouteuse servait à coller différents objets, à capturer les oiseaux et à réparer les chambres à air des vélos. Une fois appliquée, cette sève sèche et résiste pendant plusieurs mois.

L’orateur a aussi évoqué l’avocatier marron, appelé « trompette », qui produit une sève blanche autrefois utilisée pour coller le papier, ainsi que le corossol et d’autres fruits, considérés comme des sources de matières premières pour la conservation. Il a également mentionné des colorants et matières locales, notamment le kaolin, le mpemba, le ngola, le nkula et le bixa.

À cette liste s’ajoutent l’huile de ricin et le mangazamba, dont le noyau transformé en huile servait à lutter contre les moisissures et à conserver les objets, ainsi que les huiles de palme et d’amande, utilisées traditionnellement pour protéger les objets contre les poux et comme bases d’insecticides.

Les plantes aromatiques, telles que la citronnelle et le basilic, ont également été citées pour leurs propriétés répulsives et insecticides. Selon l’orateur, certaines petites plantes à forte odeur permettraient même d’éloigner les serpents.

Il a, par ailleurs, évoqué l’utilisation de la banane comme piste de fabrication de raticides et de produits contre les blattes, ainsi que les matières fécales de chien, autrefois employées pour assaisonner et imperméabiliser les poteries en bouchant leurs pores. L’argile locale a enfin été présentée comme une alternative au plâtre importé pour la consolidation des objets.

Selon le professeur Bundjoko, la scientificité de ces produits nécessite de répondre à deux questions fondamentales : quels étaient les objectifs de la conservation et de la restauration traditionnelles, et quels sont ceux de la conservation scientifique ?

« Dans la société traditionnelle, la conservation visait à ce que l’objet garde son état initial. Pour la restauration, on parlait plutôt de réparation : améliorer, consolider et rendre l’objet fonctionnel. C’était irréversible, on ne pouvait pas le détacher », a-t-il expliqué.

Il a insisté sur la nécessité de mener des travaux en laboratoire afin d’étudier les propriétés physiques et chimiques de chaque produit, sa toxicité, sa compatibilité avec les matériaux des objets, son adhésivité ainsi que sa réversibilité.

Un plaidoyer pour des études de terrain auprès des artisans et des productrices

Le professeur Bundjoko a plaidé pour la réalisation d’études de terrain auprès des artisans, détenteurs de savoir-faire traditionnels, ainsi que des femmes de Kinshasa qui fabriquent déjà localement des insecticides et des raticides.

L’idée consiste à envoyer les étudiants en conservation-restauration auprès de ces acteurs pour recueillir leurs différentes formules, avant de les soumettre à des expérimentations en laboratoire en vue d’une éventuelle production à grande échelle.

« Les objets que nous restaurons au musée sont des objets de la tradition. Ils ont été fabriqués avec ces mêmes colorants, ces mêmes racines. Comment les fabriquer en grande quantité aujourd’hui ? C’est ça, le grand problème. Si un jour l’Occident refusait de nous fournir ces produits, que ferions-nous ? Alors que ces objets viennent de chez nous et que nos ancêtres avaient déjà les techniques pour les conserver », a-t-il souligné.

Une formation à repenser

Pour cet enseignant chargé de former les conservateurs-restaurateurs, il devient nécessaire d’intégrer dans la formation des étudiants l’apprentissage de la transformation scientifique des produits locaux, en vue de leur utilisation dans la conservation préventive, la conservation curative et la restauration.

Les étudiants ont, pour leur part, salué le savoir-faire du professeur Bundjoko et appelé les chercheurs à expérimenter et à redécouvrir les vertus des plantes locales comme colorants, consolidants et colles, afin de les adapter aux exigences de la conservation-restauration moderne. ACP/ND

Fil d'actualités

Sur le même sujet