Kinshasa, 16 octobre 2026 (ACP).- De nos jours, l’intelligence artificielle est en pleine conquête de tous les secteurs de la vie humaine. Pour son application optimale en République démocratique du Congo (RDC), la modernisation de son économie et de ses institutions constituent l’un des préalables non moins négligeables.
Pour plus d’éclaircissement à ce sujet, l’ACP s’est entretenu avec un économiste maîtrisant cette technologie, en la personne du professeur Jo Sekimonyo. Ci-après, l’intégralité de cette entrevue en Trois questions : ACP 1 : L’intelligence artificielle (IA) est le nouveau moteur de productivité des économies modernes aujourd’hui.
Quels sont les préalables que la RDC doit réunir nécessairement pour capitaliser les avantages inhérents à son exploitation ? Professeur : Le mot déterminant dans votre question est «moderne».
Avant de vouloir exploiter l’intelligence artificielle (IA), la RDC doit moderniser son économie et ses institutions.
Prenez l’exemple de certains bureaux du ministère de la Justice, où retrouver un dossier muni d’un numéro de référence devient une véritable expédition au milieu des piles de papier, alors que les agents disposent de smartphones. La modernisation d’une économie repose sur sa capacité à convertir l’information en intelligence décisionnelle.
Cette logique de gouvernance fondée sur les données dépasse la simple numérisation des activités.
Elle transforme la manière dont les institutions et les entreprises appréhendent leur environnement, coordonnent leurs opérations et ajustent leurs stratégies.
L’IA s’inscrit dans cette architecture comme un accélérateur des capacités d’analyse, de prévision et d’optimisation, sans se substituer à la qualité des données ni à la rationalité des décisions.
La modernité économique ne se mesure pas à la sophistication des technologies acquises, mais à la capacité de transformer systématiquement l’information en décisions pertinentes et en gains mesurables de productivité.
Et donc, avant toute chose, la RDC doit d’abord développer une culture de gestion fondée sur les données. ACP 2 : Vous estimez que la RDC ne doit pas faire de l’IA sa priorité technologique.
Quelle révolution technologique devrait-elle alors privilégier pour accroître sa productivité et accélérer son industrialisation ?Professeur : La robotique constitue une dimension fondamentale de la transformation productive, pourtant largement négligée dans les ambitions technologiques congolaises.
L’engouement pour l’IA occulte une distinction essentielle entre l’automatisation des fonctions cognitives et celle des opérations physiques.
Un algorithme ne prépare pas un repas, ne transporte pas une récolte et n’assemble pas un moteur sans dispositif matériel capable d’exécuter ces opérations.
La robotique, désormais enrichie par l’IA, constitue précisément cette articulation entre intelligence computationnelle et puissance productive.
En 2025, la Chine a concentré 59 % des nouvelles installations mondiales de robots industriels, témoignant de l’ampleur de sa transformation industrielle.
Cette évolution prolonge une révolution technologique beaucoup plus ancienne, amorcée avec la mécanisation des activités agricoles et l’utilisation des outils métalliques dès l’âge du bronze.
Le progrès productif repose depuis des millénaires sur une même logique, substituer progressivement la puissance des machines à l’effort musculaire humain, tout en augmentant la précision, la vitesse et l’efficacité des opérations. La Chine a porté cette logique à une échelle industrielle exceptionnelle en faisant de l’automatisation un instrument de compétitivité.
La RDC doit dépasser la fascination pour les applications numériques et développer les capacités technologiques qui transforment matériellement son économie.
La maîtrise de la robotique exige des compétences en ingénierie, en automatisation, en maintenance industrielle et en intégration des systèmes productifs.
Elle suppose également des infrastructures énergétiques fiables et des entreprises capables d’investir dans les équipements.
Une économie ne devient pas technologiquement avancée parce qu’elle sait dialoguer avec des machines intelligentes, elle le devient lorsqu’elle maîtrise les machines qui produisent sa richesse.
ACP 3 : Au-delà de l’IA et de la robotique, quelles transformations technologiques concrètes la RDC doit-elle privilégier pour répondre à ses défis économiques et accélérer sa modernisation ? Professeur : La technologie doit résoudre nos problèmes, non alimenter nos discours. Deux priorités s’imposent, l’électricité et la mobilité. Sans énergie fiable ni transports efficaces, aucune industrialisation ne prospère.
Le solaire, associé au stockage et à l’hydroélectricité, doit devenir un levier de production.
Notre ambition doit dépasser l’importation de panneaux pour intégrer leur fabrication, leur installation et leur maintenance.
La mobilité exige davantage d’audace. Pourquoi ne pas électrifier nos transports, des motos aux trains ? Dès 1955, Léopoldville disposait de gyrobus électriques, abandonnés en 1959.
Quel recul historique ! Sept décennies plus tard, nous devons construire une industrie de la mobilité électrique intégrant assemblage, batteries, infrastructures de recharge et compétences techniques.
La RDC doit avoir l’audace de produire les technologies dont elle a besoin, au lieu de financer indéfiniment celles des autres. Comme je le répète souvent lors de mes conférences dans les pays du tiers-monde, même le plus long des voyages commence par un premier pas dans la bonne direction.
L’industrialisation commence dans l’atelier où l’on apprend à concevoir les machines qui l’équipent. Notre priorité doit être la formation des talents et la maîtrise des savoir-faire, plutôt que la quête incessante d’entrepreneurs et d’investisseurs étrangers. Nous devons partir à la conquête des compétences, identifier les meilleurs ingénieurs, scientifiques et techniciens à travers le monde, les mobiliser pour former les nôtres et permettre à nos jeunes de se perfectionner auprès d’eux. Les capitaux trouvent plus facilement leur destination là où existent déjà les capacités de conception, de production et d’innovation. La souveraineté technologique ne s’achète pas, elle se construit par l’accumulation et la transmission des savoirs. ACP/

