Après la Conférence de Berlin de 1885 sur le partage de l’Afrique, les frontières ont été tracées sans tenir compte des réalités socio-politiques pré coloniales. Le Roi Léopold II reçut de grandes puissances le Congo où il construit pour la première fois un Etat : l’Etat Indépendant du Congo. Le Roi belge organisa une administration dans le but de sédentariser les populations indigènes. De 1891 à 1949, l’administration tenta de regrouper des populations congolaises en les désignant par des catégories communes afin de mieux les contrôler.
Ce phénomène prendra essentiellement trois formes : la création des ethnies, la transposition des noms utilisés avant la colonisation à des contextes nouveaux et la transformation d’unités politiques ou de toponymes précoloniaux en ethnies, souligne Jean-Loup amselle.
Concernant la création des ethnies, il y en a dont aucune source orale ou archéologique ne peut attester leur existence. Elles sont la création pure et simple de la colonisation. Le terme « bangala » est donc une création européenne. C. Young qualifie le bangala d’une ethnie artificielle. Benoît Verhagen note qu’au Maniema, contrairement aux autres districts du Kivu, la chefferie n’est pas une entité politique traditionnelle à laquelle correspondait une conscience de solidarité ou d’identité politique. La plupart des chefferies ont été créées par le colonisateur. De sa part, Mabika Kalanda a démontré que la dénomination ethnique « lulua » s’est généralisée après l’occupation coloniale et grâce à elle. Les « lulua » au Kasai Central ne sont que la première vague des immigrants de l’ancien empire Luba du Katanga.
A propos de la transposition des noms utilisés avant la colonisation à des contextes nouveaux, le professeur Ngoma a démontré comment l’identification de certaines populations par les administrateurs coloniaux à l’ethnie manianga qui en réalité fut le nom du marché très connu et très ancien où se ravitaillaient Stanley et sa suite lors de leur séjour aux chutes de Mpioka en 1881. Ce surnom donné alors aux habitants du pays demeura pour qualifier les anciens Nsudi.
Quant à la transformation d’unités politiques précoloniales en ethnies, la désintégration d’un royaume ou d’un empire, qui a eu un pouvoir centralisé, laisse généralement un grand nombre de petites unités politiques autonomes de fait. Parmi les ethnies inventoriées par Jan Vansina, dans l’introduction à l’ethnographie congolaise, certaines provinces de l’ancien Royaume Kongo sont transformées en tribus : les Mbata, les Mpangu, les Nsundi. De même, l’empire Lunda est devenu ethnie Lunda, le royaume Kuba en ethnie Kuba.
En somme, ces ethnies ou tribus crées par les colonisateurs, imitées par les élites congolaises, seront intériorisées par la population qui en fera un instrument idéologique de détermination sociale.
Cependant, la création des ethnies ou tribus n’était l’apanage de colonisateurs. Les élites congolaises aussi sont devenues maitres en matières suite aux conflits politiques. Les « bena mutombo » face à « Bakwa katawa » au Kasaï Occidental, lors du conflit opposant Guillaume Lubaya à Mukenge Barthélemy ; de « bena mutu wa mukuna » contre les « bena tshibanda » au Kasai Oriental lors de conflit politique opposant Ngalula Mpandagila à Albert Kalonji.
Centres urbains et industriels, lieux d’affrontement
La création des centres urbains, industriels et miniers avait suscité une nouvelle expression de l’ethnicité ou du tribalisme. En effet, dans les centres urbains, industriels et miniers, l’administration coloniale et les sociétés avaient regroupé les indigènes sur base ethnique. Une nouvelle forme d’ethnicité se développe : il ne s’agit pas d’un groupe structuré sur un canevas déterminé mais d’un réseau de solidarité à la limite ethnique. Les citadins révèlent leur origine par la langue qu’ils utilisent, la façon de vivre, ce qui leur permet de classer leurs voisins et connaissances dans des catégories qui déterminent la façon de se comporter les uns vis-à-vis des autres.
Face à cette situation, quatre causes ont suscité des conflits a au sein des communautés indigènes vivant dans ces centres : des frustrations psychologiques, de la modernisation de la vie, du processus politique et de la nature de l’Etat congolais colonial et postcolonial.
Sur le plan psychologique, les étiquettes de supériorité ou d’infériorité attribuée aux tribus par l’administration coloniale furent à la base de plusieurs frustrations. Les ethnies qualifiées de supérieures traitaient les inférieures avec beaucoup de mépris. Ainsi s’expliquent des conflits avant l’indépendance opposant les Bakongo aux Bangala à Léopoldville, les Balubas aux Luluas à Luluabourg, les Mongos aux Ngombes à Coquilatheville, les Kasaiens aux Katangais au Katanga et les Tutsis aux Hutus au Rwanda.
Quant à la modernisation de la vie, l’accès aux avantages sociaux et économiques a suscité certains conflits entre les communautés. Le conflit entre les Kasaiens et les Katangais au sein de la Gécamines et la société de Chemins de Fer du Zaire (SNCZ) qui ont causé la première épuration ethnique des ressortissants de l’espace Kasai (1961-1962) et la deuxième (1991-1992).
Concernant le processus politique, l’évocation d’un ennemi menaçant peut aider à s’assurer l’appui de ses cibles potentielles, selon le politologue américain Murray Edelman. Dans ces conditions, les leaders congolais qui nourrissent quelques ambitions politiques découvrent que le moyen le plus rapide et le plus sûr de s’attirer des partisans consiste à tenir des discours tribalistes alarmants. C’est sur base de l’appartenance tribale que l’on demande aux électeurs de se rallier au processus politique.
Par ailleurs, la politique de découpage territorial et les déplacements des populations par l’administration coloniale a créé des conflits fonciers entre les transplantés et les premiers occupants. C’est le cas de transplantés d’origine rwandaise (Hutu et Tutsis) dans les provinces de l’Est de la RDC.
En définitive, le tribalisme est un masque de conflits d’ordre social, politique et économique. A ce titre, le tribalisme ou le régionalisme n’est pas en soi une force politique. Il est des canaux par lesquels se réalise la compétition en vue de l’acquisition du pouvoir, de richesses et d’un statut. D’autres part, faute d’un Etat moderne, les congolais s’investissent dans leurs propres communautés tribales où ils trouvent sécurité et confort que l’Etat n’est pas capable de leur garantir. Entretemps, les élites politiques qui contrôlent l’Etat s’enrichissent au nom de leurs tribus.
Freddy Mulumba Kabuayi

