Trois questions au professeur Franck Nyongolo sur le football comme enjeu de puissance entre le Maroc et le Sénégal

Kinshasa, 31 mars 2026 (ACP).-En Afrique, le football dépasse largement les buts et les dribbles. Il incarne la fierté, l’honneur et, à certains moments, la politique. La Coupe d’Afrique des nations (CAN)-2025 organisée au royaume chérifien a illustré cette réalité à travers la rivalité entre les deux finalistes : Maroc et Sénégal. Derrière un match de 90 minutes, se jouent des enjeux de prestige, d’influence et d’image qui touchent l’ensemble du continent. Lorsque la controverse éclate autour de l’issue de cette CAN et que les décisions des instances sont contestées, ce ne sont pas seulement les supporters qui s’enflamment sur les réseaux sociaux ou dans les rues ; ce sont aussi les gouvernements qui réagissent, les médias qui s’emparent du sujet et les opinions publiques qui se divisent.

ACP : En tant que Docteur en Relations internationales et Spécialiste de la géopolitique et diplomatie du sport, quel est le message implicite que dégage la crise entre le Maroc et le Sénégal après la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN)-2025 ?

Prof. Franck Nyongolo : Depuis plusieurs années, le Maroc utilise le sport comme levier de rayonnement international. Le pays a investi dans la construction de stades modernes, l’amélioration des infrastructures, la multiplication des candidatures pour accueillir de grandes compétitions et la présence de responsables marocains dans les instances du football africain. Les images de la CAN 2025 au Maroc véhiculent un message explicite : « Nous sommes prêts, organisés et un leader africain ». Pour Rabat, le football sert de vitrine afin de présenter un pays moderne et stable, capable de dialoguer d’égal à égal avec l’Europe et le reste du monde. Pour de nombreux Marocains, cette CAN a représenté l’aboutissement d’un effort national visant à accueillir l’Afrique, à projeter une image moderne et à démontrer la capacité du pays à organiser de futurs événements majeurs.

Le Sénégal, lui, joue une autre carte. Sa force, c’est surtout son équipe nationale, respectée partout en Afrique et soutenue par une passion populaire incroyable. Les Sénégalais remplissent les stades, vibrent derrière leurs Lions et font du football un moment de communion nationale. Le message de Dakar est clair : « Nous sommes une nation qui gagne sur le terrain, qui respecte le jeu et qui veut des règles identiques pour tous. »

ACP : Au regard de ce conflit, le football africain, peut-il être perçu comme un spectacle ou un vecteur pour construire une image commune du continent ?

FN : Il apparaît clairement que cette affaire dépasse le cadre d’un simple score ou d’un trophée. Le Maroc et le Sénégal démontrent, chacun selon sa stratégie, que le sport est devenu un instrument de puissance. Le Maroc s’appuie sur le football pour affirmer son statut d’acteur majeur en Afrique, attirer des investissements et consolider ses alliances. Le Sénégal, quant à lui, valorise ses succès sportifs et son influence dans le débat pour promouvoir la justice, le respect des règles et la dignité des peuples. Cela n’implique pas que le Maroc et le Sénégal doivent demeurer rivaux à tout prix. Au contraire, leurs ambitions témoignent de l’évolution de l’Afrique, de l’émergence de nouveaux pôles de puissance et de la volonté des États de jouer un rôle accru. Toutefois, sans un encadrement adéquat, cette compétition risque de dégénérer : chaque coup de sifflet peut devenir un scandale, chaque décision de la CAF une affaire d’État et chaque CAN une lutte d’influence.

ACP : face à cette problématique sportivo-diplomatique, quelle solution préconisez-vous ?

FN : L’affaire Maroc–Sénégal à la CAN 2025 doit ainsi constituer une leçon, et non se limiter à une simple polémique. Elle rappelle que le football africain mérite davantage qu’une diplomatie fondée sur la méfiance et les arrière-pensées. Certes, les États poursuivent leurs intérêts et cherchent à tirer profit des grandes compétitions. Cependant, si chacun privilégie uniquement son image au détriment de la confiance des peuples, le projet d’un football africain respecté risque de s’effondrer. Entre Rabat et Dakar, il ne s’agit pas seulement d’un conflit, mais aussi d’une opportunité. Cette situation permet de démontrer qu’il est possible d’être en compétition tout en œuvrant collectivement. Elle atteste de la capacité du continent à débattre, à se remettre en question et à renforcer ses institutions. Enfin, elle représente l’occasion de faire du football non seulement un symbole, mais aussi un contrat de confiance entre États, dirigeants, joueurs et supporters. ACP/

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