Kinshasa, 30 septembre 2026 (ACP).- Une thèse doctorale soutenue mercredi à l’Université pédagogique nationale (UPN), à Kinshasa en République démocratique du Congo, a analysé la construction de l’identité individuelle, collective et référentielle dans trois œuvres de l’écrivain congolais d’expression française Alain Mabanckou, au cours d’une cérémonie.
« La mêmeté réfère à la reconnaissance des caractères communs, de la continuité, mais aussi à l’entente et à l’harmonie », a expliqué le chef de travaux Jean Willy Mutombo,précisant que ‘’l’ipséité’’ renvoie aux choix qui privilégient ‘’la singularisation, les écarts, les tensions et les conflits’’.
Intitulée autour de l’étude de ‘’African Psycho, Les petits-fils nègres de Vercingétorix’’ et ‘’Le Sanglot de l’homme noir’’, la recherche a mobilisé la sémiotique structurale, dans ses dimensions immanente et transcendante, ainsi que la socio-sémiotique intégrant le référent du monde naturel.
« L’identité mêmeté et l’identité ipséité cohabitent tant chez l’individu que dans le groupe », a-t-il expliqué, soulignant que la prégnance de l’une ou de l’autre résulte de la dialectique de leur confrontation, notamment sous l’effet de la manipulation idéologique.
Pour mener son analyse, le chercheur s’est notamment appuyé sur le carré sémiotique, le schéma actantiel, le parcours génératif, le schéma narratif, les programmes narratifs et le schéma pathémique. Ces outils ont permis d’examiner les structures sémantiques, actantielles, modales, thématiques, figuratives et narratives des œuvres retenues.
L’étude a ensuite confronté le discours littéraire aux réalités historiques, socioculturelles et idéologiques auxquelles il renvoie, en s’intéressant particulièrement aux mécanismes de construction de l’identité.
Des identités individuelles et collectives en tension
Concernant l’identité individuelle, la recherche relève notamment des identités masculine et féminine. Les conflits individuels et collectifs mis en scène dans les œuvres font apparaître des choix personnels et communautaires relevant de l’ipséité, alors que la permanence de certains caractères renvoie à la mêmeté.
L’identité collective est, pour sa part, analysée à travers les catégorisations géographiques et raciales auxquelles sont soumis les groupes sociaux représentés. Ces catégorisations peuvent être alimentées par des manipulations idéologiques, mais l’étude relève également l’importance des caractéristiques communes et de l’appartenance à un même espace ou à une même catégorie.
La recherche s’est également penchée sur les rapports entre fiction et réalité. « Le discours fictif et le réel sont tantôt les mêmes, tantôt camouflés », a fait observer l’auteur, estimant que ce camouflage apparaît notamment lorsque le discours fictif met en scène certains personnages ou faits de manière virulente.
Une « Négritude des ponts coupés »
L’étude consacre également une place à la conception de la Négritude chez Alain Mabanckou. Elle relève une orientation différente de celle développée par Aimé Césaire.
« La Négritude d’Alain Mabanckou est, à l’opposé de celle d’Aimé Césaire, celle d’un refus du retour au pays natal, c’est une Négritude des ponts coupés », a indiqué le chercheur.
Selon la thèse, les personnages principaux immigrés en Occident choisissent d’investir le lieu d’exil, devenu leur nouvelle patrie. Même lorsque certaines œuvres paraissent valoriser les valeurs nègres, l’analyse y relève également une dimension ironique.
La recherche estime par ailleurs avoir établi une cohérence entre les identités développées dans les trois œuvres étudiées. Elle relève notamment une représentation généralement critique de l’identité individuelle et collective du Noir, ainsi que de son regard sur l’Altérité, qu’elle soit de même race ou de race différente.
Cette représentation est toutefois replacée dans une lecture systémique des phénomènes sociaux. « Les phénomènes sociaux considérés d’un point de vue systémique ne s’expliquent pas à sens unique, mais par une lecture des interactions en présence », précise la thèse, qui évoque une « responsabilité partagée » entre les différents acteurs.
Plusieurs contributions théoriques
Sur le plan scientifique, le travail revendique notamment une reconfiguration des catégories de la mêmeté et de l’ipséité, étendues au-delà de l’identité personnelle afin d’intégrer l’altérité, le collectif et la correspondance référentielle.
Le chercheur propose également de distinguer le thème, considéré à l’échelle d’une œuvre, le motif, à l’échelle des œuvres d’un même auteur, et le topo, à l’échelle des œuvres d’auteurs différents.
Il avance, en outre, un schéma actantiel rénové prenant en compte la transitivité des relations entre les actants, ainsi que trois outils supplémentaires : le « triangle d’animosité », le « triangle de l’adjuvant complice » et le « triangle de l’adjuvant vertueux ».
La thèse a recommandé enfin d’étendre les recherches à d’autres œuvres d’Alain Mabanckou et de mener des études comparatives avec d’autres écrivains africains contemporains, afin notamment d’analyser les mécanismes par lesquels les œuvres littéraires transforment les éléments du réel en matériaux de création.
Après débat et délibération, le candidat a été proclamé docteur en lettres et civilisation françaises, avec la mention « grande distinction ».
ACP/Ns.

