Kinshasa, 17 décembre 2025 (ACP)-Parler vrai n’est jamais confortable. Dire la vérité à voix haute, surtout lorsqu’elle touche une institution aussi sensible que l’armée nationale, expose nécessairement à l’incompréhension, à la polémique, voire à l’indignation.
La récente déclaration du Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, déclarant : « J’ai trouvé l’armée — excusez-moi les mots — comme des clochards », s’inscrit précisément dans cette zone de tension entre le choc des mots et la réalité des faits.
Le poids des mots, la lourdeur de l’héritage
Il serait intellectuellement malhonnête d’isoler cette phrase de son contexte historique, institutionnel et humain. Le Président n’a pas insulté les soldats congolais en tant qu’hommes, patriotes ou défenseurs de la Nation. Il a décrit, certes de manière abrupte, l’état de délabrement structurel dans lequel il a trouvé l’institution militaire à son arrivée au pouvoir.
Pendant plusieurs décennies, l’armée congolaise a été sous-payée, mal logée, mal équipée, peu formée, et parfois abandonnée à elle-même. Les soldes détournées, les effectifs fictifs, l’absence de logements militaires, le manque de soins de santé et la précarité sociale des familles de militaires ne sont pas des inventions politiques : ce sont des réalités documentées, vécues, observées.
Nommer cette réalité, même avec des mots imparfaits, n’équivaut pas à mépriser ceux qui en sont victimes.
Diagnostiquer pour guérir : une responsabilité de Chef de l’État
En médecine comme en gouvernance, on ne soigne pas une maladie que l’on refuse de diagnostiquer. En tant que Commandant suprême des Forces armées, le Président a le devoir moral et politique de dire l’état réel de l’institution qu’il dirige, aussi pénible que cela puisse paraître.
Reconnaître que des soldats vivent dans des conditions indignes — parfois sans salaire régulier, sans logement, sans équipement adéquat — n’est pas une humiliation ; c’est au contraire un acte de vérité. Le véritable mépris aurait été de faire semblant que tout va bien, pendant que ceux qui portent l’uniforme survivent dans la misère.
Une intention réformatrice, non une volonté de stigmatisation
Il faut surtout s’attarder sur l’intention du Chef de l’État. Le Président Tshisekedi n’est ni l’ennemi de l’armée ni un observateur extérieur. Il est le garant de la sécurité nationale, mais aussi le garant de la dignité de ceux qui défendent la République.
Depuis son arrivée au pouvoir, les actes parlent plus fort que les polémiques :
• augmentation progressive des soldes,
• assainissement des effectifs,
• amélioration de la prise en charge logistique,
• relance de la formation militaire,
• volonté affichée de professionnaliser et moderniser les FARDC.
Ces actions démontrent clairement que son objectif n’est pas d’abaisser le moral des troupes, mais d’élever leur condition de vie, leur professionnalisme et leur respect au sein de la société.
Une vérité qui dérange parce qu’elle révèle des responsabilités passées
La virulence des réactions s’explique aussi par une autre raison : cette déclaration renvoie chacun à ses responsabilités historiques. Une armée ne devient pas précaire par hasard. Elle est le produit de choix politiques, de négligences accumulées, de détournements et de renoncements passés.
En disant ce que beaucoup murmuraient depuis longtemps, le Président a peut-être involontairement exposé des vérités dérangeantes — non pas sur les soldats, mais sur la manière dont l’État les a traités pendant des années.
Vers une armée digne d’un grand pays
Oui, le choix des mots pouvait être plus nuancé. Oui, la sensibilité des militaires et de leurs familles mérite considération. Mais réduire cette sortie à une simple « insulte » serait une lecture superficielle et émotionnelle d’un propos qui appelle plutôt une réflexion profonde sur l’avenir de l’armée congolaise.
Aimer son armée, ce n’est pas la flatter.
Aimer son armée, c’est refuser qu’elle vive dans l’indignité.
Aimer son armée, c’est avoir le courage de dire ce qui ne va pas, afin que cela change.
Conclusion
La déclaration du Président Félix Tshisekedi doit être comprise non comme un mépris des soldats, mais comme un cri d’alarme politique, un aveu de vérité et un engagement implicite à faire mieux. Le diagnostic a pu heurter ; l’intention, elle, demeure profondément républicaine.
Car au fond, on ne cherche à réparer que ce que l’on aime suffisamment pour ne plus accepter son abandon.
Éric Kamba
Auteur & analyste géopolitique
Spécialiste des questions de gouvernance, diplomatie stratégique et sécurité en Afrique

