Kinshasa, 08 Juillet 2026 (ACP).- C’est l’histoire d’un paradoxe qui dure depuis des décennies, un paradoxe typiquement congolais, mais poussé à son extrême : l’espace Bandundu, cette ancienne configuration administrative aujourd’hui éclatée en trois provinces: le Kwilu, le Kwango et le Mai-Ndombe , offre le spectacle saisissant d’une terre dotée d’une richesse humaine et agricole inestimable, mais plongée dans un abandon structurel qui frise l’absurde. Pépinière historique de l’intelligentsia congolaise, ce vaste territoire se meurt à petit feu, victime de l’amnésie de ses propres élites et de l’absence d’une véritable vision de développement.
De l’ex-province du Bandundu aux trois nouvelles entités : une même trajectoire d’enclavement
Si chacune de ces entités possède des spécificités culturelles et écologiques propres, elles partagent toutes, un dénominateur commun tragique : l’enclavement.
Le manque criant de routes de desserte agricole, handicape lourdement l’économie régionale. Des tonnes de produits vivriers pourrissent régulièrement sur place, faute de voies praticables en vue d’approvisionner le marché de Kinshasa, pourtant situé à quelques encablures.
Kwilu : le spectre de la Zaïrianisation et le vide industriel

Dans la province du Kwilu, par exemple, la situation prend une tournure encore plus dramatique. Autrefois fleuron de l’industrie agroalimentaire grâce aux célèbres Plantations Lever au Congo (PLC), la région produisait de l’huile de palme en quantité industrielle à l’époque coloniale.
Ce tissu économique s’est effondré sous le coup de la politique de « Zaïrianisation » des années 1970. Confiées à des opérateurs politiques de l’époque dépourvus de vision managériale et novices dans le monde des affaires, ces usines ont été systématiquement pillées, leurs capitaux et bénéfices détournés, entraînant une désindustrialisation totale.
Pourtant, le Kwilu demeure un véritable grenier agricole capable de nourrir des millions de Congolais grâce à ses cultures diversifiées comme le manioc, le maïs, l’arachide, le voandzou (pois de terre), la courge et l’igname. Le constat y est amer : la terre produit, mais l’absence d’usines de transformation locale condamne les paysans à la précarité.
Gungu, Idiofa et le reste de l’arrière-province : un désert infrastructurel
En dehors du pôle économique relatif de Kikwit, de grands territoires historiques comme Gungu ,Idiofa , Bulungu, Masi-Manimba et Bagata, manquent cruellement d’infrastructures de base. En fait, le Kwilu se dresse comme le symbole de ce rendez-vous manqué avec la modernité. Véritable usine à penser du pays, cette province, dont Bandundu-ville est le chef-lieu, reste un grenier exceptionnel. La terre y donne tout avec générosité. Pourtant, le constat sur le terrain est glacial. Les routes de desserte agricole, vitales pour relier les grands centres de production sont inexistantes ou en état de décomposition avancée.
Depuis les vagues de la « zaïrianisation » sous la Deuxième République, qui ont vu la disparition des florissantes Plantations Lever au Congo (PLC), le tissu industriel est au point mort. Pas une usine, pas une entreprise d’envergure. En dehors de la route nationale — héritage historique que l’on doit à l’ancien ministre Henri Takizala , le désert infrastructurel est presque total. Les secteurs populeux et agricoles stratégiques, à l’instar de Niadi-Nkara ou de Dwe n’ont plus vu l’ombre d’une route digne de ce nom depuis le départ des colons belges.
Certes, l’avènement récent de l’énergie électrique dans le triangle Gungu-Kikwit-Idiofa ouvre une lueur d’espoir et des opportunités d’industrialisation. Mais qui pour les saisir ? À de rares exceptions près, les acteurs politiques locaux et les opérateurs économiques natifs de la région brillent par leur immobilisme, préférant investir les capitaux accumulés à Kinshasa ou à l’étranger plutôt que de bâtir des hôtels, des hôpitaux ou des infrastructures de base dans leur propre terroir d’origine.
Mai-Ndombe : l’impasse fluviale, et le drame des noyades
Mai-Ndombe : une Province poissonneuse plus au Nord, le constat est tout aussi accablant pour la province du Mai-Ndombe. Véritable joyau écologique doté d’une forêt tropicale touffu, d’un réseau hydrographique exceptionnel et du majestueux lac éponyme, la province vit pourtant un calvaire au quotidien.
Les moyens de communication modernes sont quasi inexistants. En effet, atteindre le chef-lieu, Inongo, relève du parcours de combattant : l’accès se limite à de rares vols aériens ou à des liaisons par bateaux extrêmement irrégulières. Privés d’investissements, les habitants de cette province enclavée, en sont réduits à des modes de subsistance pratiquement archaïques. En dépit de richesses halieutiques et fauniques d’exception, la population locale, ne se contente que de la chasse et de poissons pêchés de manière artisanale, faute de navires ou de bateaux de pêche modernes. La cueillette y demeure encore un moyen de survie, au sein d’un territoire totalement dépourvu d’infrastructures mobilières et immobilières de base.
Le plus lourd tribut payé par le Mai-Ndombe reste humain. En raison du manque d’unités de navigation sécurisées, les populations se ruent sur des baleinières de fortune et des pirogues en bois. Malgré les instructions à répétition des autorités fluviales, la surcharge systématique de ces embarcations provoque régulièrement des naufrages meurtriers. Les drames continuent de s’y enregistrer à intervalles réguliers, endeuillant des familles entières dans l’indifférence générale.
Le fiasco logistique de Bandundu-ville
Le contraste est saisissant : comment des territoires ayant produit autant de personnalités influentes, dotées des leviers nécessaires pour redresser cette partie de la République, peuvent-ils afficher un tel visage de dénuement ?
L’Espace Bandundu reste, à ce jour, une formule inachevée. Un berceau d’intellectuels qui brille à Kinshasa et à l’international, mais qui laisse sa propre terre d’origine sombrer dans l’oubli, l’enclavement et le sous-développement. Le réveil de ce géant ne dépendra pas du manque de cerveaux, mais d’un sursaut patriotique et d’un retour aux sources de son élite.
Le plus grand contraste de ce qui était appelé sous peu Grand Bandundu réside dans sa sociologie politique. La région a donné à la République Démocratique du Congo au moins cinq premiers ministres, dont le plus célèbre Antoine Gizenga et une centaine des ministres dont quinze régaliens, d’éminents professeurs d’université de renom et des leaders d’opinion influents sous tous les régimes successifs, selon les archives de l’Agence Congolaise de Presse (ACP).
Pourtant, le bilan de cette élite en matière de développement local est quasi nul. Très peu d’intellectuels et d’opérateurs politiques ont investi dans leur terroir d’origine. Les infrastructures hôtelières, hospitalières et commerciales d’envergure y sont de l’ordre de l’exception.
Ce déficit criant a éclaté tout dernièrement au grand jour, lors de la tenue de la Conférence des Gouverneurs de province dans la ville de Bandundu (ex-Baningville), présidée par le Chef de l’État, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. L’événement a mis en lumière une crise logistique aiguë, la ville éprouvant les plus grandes difficultés à offrir un accueil et un hébergement dignes des délégations officielles.
Kwango : L’abandon
Une Province des Martyrs et des Mobondo
Le diagnostic n’est guère plus reluisant dans le Kwango.. Au Kwango, le chef-lieu Kenge fait face à un dénuement dramatique : pas d’infrastructures de transport, pas d’aéroport opérationnel pour désenclaver la région, pas d’industries, et un accès à l’eau potable via la Regideso qui relève du mirage. Faute d’alternatives économiques, les populations locales en sont réduites à une économie de survie destructrice, se livrant à la déforestation massive pour le commerce de la braise (makala), hypothéquant ainsi l’avenir environnemental de la région
L’ombre des « Mobondo » : Le coup de grâce sécuritaire
Pour aggraver ce tableau économique déjà sombre, l’insécurité s’est invitée dans l’équation. Depuis bientôt deux ans, les conflits fonciers et identitaires, exacerbés par les assauts de la milice « Mobondo », sèment la terreur, le sang et la désolation. Cette crise sécuritaire est venue briser le peu d’élan qui subsistait, transformant des zones de production agricole en sanctuaires de la peur, déplaçant des milliers de paysans et coupant un peu plus le Grand Bandundu de ses circuits commerciaux traditionnels.
L’appel au sursaut des élites
Le Grand Bandundu ne peut plus rester ce géant endormi, ce réservoir de cerveaux qui enrichissent les autres espaces sans jamais féconder le sien. Le contraste est trop saisissant entre la qualité de ses intellectuels — qui ont fait et font les beaux jours de l’administration, de la politique et des universités congolaises — et la pauvreté des infrastructures de leur terre natale.
Face à ce grand gâchis, la responsabilité des opérateurs politiques, des leaders d’opinion et des opérateurs économiques originaires de cet espace est directement engagée. Il ne s’agit plus de discourir dans les salons huppés de la capitale, mais de concevoir des plans d’investissement concrets, de désenclaver les territoires oubliés et de capitaliser sur l’énergie électrique désormais disponible. L’Espace Bandundu a tout pour réussir ; il ne lui manque que la volonté et le patriotisme de ses propres fils et filles pour transformer ce berceau d’intellectuels en un véritable pôle de développement économique au cœur de la République. ACP/

