De la transformation locale des minerais à l’évaluation stratégique des accords, une convergence ouvre la voie à une question essentielle : comment faire en sorte que chaque ressource extraite laisse davantage de valeur durable au Congo ?
Par Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
Initiateur du Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière (MK-SVM)
À la tribune de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, la Première ministre de la République démocratique du Congo, Son Excellence Judith Suminwa Tuluka, a formulé une ambition qui pourrait marquer une étape importante dans la manière dont le Congo envisage désormais son rôle dans l’économie mondiale des minerais critiques.
Le message est clair : la RDC ne veut plus se contenter d’extraire et d’exporter ses ressources stratégiques. Elle entend transformer davantage sur son territoire, développer des capacités industrielles, former ses ingénieurs, soutenir la recherche et intégrer ses entreprises dans les chaînes mondiales de valeur.
La formule employée à New York résume cette ambition : la RDC ne veut plus être seulement « le sous-sol de l’économie mondiale », mais entend devenir « un atelier, un laboratoire et un partenaire souverain ».
Cette orientation mérite d’être saluée et, surtout, approfondie.
Elle présente en effet une convergence particulièrement intéressante avec les principes que j’ai développés dans le Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière (MK-SVM), présenté publiquement dans une tribune publiée le 25 août 2026 sous le titre : « Le Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière : repenser la manière dont le Congo négocie ses minerais ».
Il ne s’agit pas ici de revendiquer une quelconque filiation entre le discours gouvernemental et cette proposition intellectuelle. Une convergence d’idées ne signifie ni appropriation ni causalité.
Elle révèle cependant quelque chose de plus important : la réflexion stratégique et l’orientation politique semblent aujourd’hui poser une même question fondamentale sur l’avenir minier de la République démocratique du Congo.
Sortir définitivement de la logique du simple sous-sol
Depuis des décennies, le paradoxe congolais est connu.
Le pays possède des ressources minérales indispensables à plusieurs grandes transformations de l’économie mondiale, alors que la valeur industrielle, technologique et financière créée à partir de ces ressources est encore largement captée ailleurs.
Le cobalt, le cuivre, le lithium et d’autres substances stratégiques ne sont plus de simples matières premières.
Ils sont devenus des composantes essentielles de la transition énergétique, de l’électrification des transports, du stockage de l’énergie, des infrastructures numériques et de nombreuses technologies de demain.
Dans cette nouvelle géographie économique mondiale, posséder les minerais ne suffit donc plus.
Il faut maîtriser davantage la valeur qu’ils permettent de créer.
C’est précisément sur ce point que la vision exprimée par la Première ministre et le MK-SVM se rencontrent.
Le Modèle Kamba part d’un principe : la réussite d’un accord minier ne devrait plus être évaluée uniquement à partir du montant de l’investissement annoncé, des volumes extraits, des taxes, des royalties ou du nombre immédiat d’emplois créés.
Ces indicateurs restent importants, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer ce que l’exploitation d’une ressource stratégique laisse réellement au pays après plusieurs décennies.
La question devrait donc évoluer.
Au lieu de demander seulement :
« Combien cet investisseur apporte-t-il ? »
l’État devrait également pouvoir demander :
« Quelle capacité économique, industrielle, technologique, humaine et stratégique restera au Congo grâce à cet investissement ? »
C’est un changement de paradigme.
Une convergence autour de la création de valeur
Le discours porté à New York insiste sur la transformation locale du cobalt et du cuivre, le développement des précurseurs de batteries et des composants industriels, la formation des ingénieurs, le soutien aux chercheurs et l’intégration des entreprises congolaises aux chaînes internationales de valeur.
Le MK-SVM poursuit une logique très proche en considérant que l’exploitation minière doit produire plusieurs formes de retour simultanément pour la Nation.
Il distingue notamment cinq retours fondamentaux :
le retour fiscal, à travers les recettes effectivement perçues par l’État ;
le retour industriel, à travers la transformation locale et le développement de capacités productives ;
le retour humain, par l’emploi, la formation, l’expertise nationale et le transfert de compétences ;
le retour infrastructurel, grâce aux investissements énergétiques, logistiques et structurants susceptibles de servir durablement l’économie nationale ;
et le retour stratégique, qui mesure la capacité du pays à renforcer sa position dans les chaînes de valeur, les technologies et les rapports économiques internationaux.
Ainsi, la véritable richesse d’un projet minier ne résiderait plus seulement dans ce qui est extrait du sous-sol, mais aussi dans ce qui reste sur le territoire lorsque le minerai quitte le pays.
De la vision politique à une méthode opérationnelle
C’est ici que la complémentarité potentielle devient particulièrement intéressante.
Une vision politique indique la direction.
Mais pour transformer cette direction en résultats, il faut aussi des méthodes, des indicateurs, des critères de négociation, des mécanismes de contrôle et des instruments d’évaluation.
Le MK-SVM propose à cet effet une chaîne de dix fonctions :
Connaître → Classifier → Valoriser → Qualifier → Négocier → Contractualiser → Transformer → Tracer → Auditer → Réinvestir.
Cette chaîne repose sur une idée simple : la souveraineté minière ne commence pas au moment de signer un contrat.
Elle commence bien avant.
Elle commence lorsque l’État connaît précisément ses ressources, distingue leur importance commerciale, critique ou stratégique, dispose d’une valorisation indépendante, évalue la qualité de ses partenaires et détermine à l’avance les retombées qu’il souhaite obtenir.
Elle se poursuit ensuite dans la négociation, la contractualisation, la transformation locale, la traçabilité des flux, l’audit des engagements et, enfin, le réinvestissement des revenus dans les capacités futures de la Nation.
Autrement dit, la souveraineté minière doit être organisée comme une chaîne de décision.
Le Kamba Mineral Deal Score : mesurer avant de signer
L’un des instruments proposés dans cette approche est le Kamba Mineral Deal Score (KMDS).
Son objectif serait de permettre aux décideurs publics de comparer plusieurs propositions d’investissement selon une grille commune.
Imaginons deux investisseurs.
Le premier propose un investissement financier considérable, mais prévoit une faible transformation locale, peu de transfert technologique et une intégration limitée des entreprises congolaises.
Le second apporte éventuellement un capital initial moins spectaculaire, mais prévoit une usine de transformation, des infrastructures énergétiques, la formation d’ingénieurs congolais, des partenariats universitaires, des fournisseurs locaux et un accès aux marchés internationaux.
Lequel crée réellement le plus de valeur pour le Congo sur vingt ou trente ans ?
C’est précisément le type de question qu’une grille comme le KMDS chercherait à objectiver.
L’enjeu serait de permettre à l’État de comparer non seulement la valeur financière annoncée, mais surtout la valeur nationale durable attendue.
Une convergence qui pourrait devenir une opportunité institutionnelle
Le moment est donc propice à une réflexion plus large.
La Première ministre vient de porter devant la communauté internationale une vision d’un Congo qui ne veut plus seulement approvisionner les industries mondiales en matières premières, mais participer davantage à la création de la valeur industrielle, technologique et scientifique issue de ses ressources.
Le MK-SVM cherche, pour sa part, à proposer une architecture méthodologique permettant d’évaluer cette création de valeur.
Les deux démarches peuvent donc être regardées comme complémentaires : l’une affirme une ambition politique ; l’autre propose des éléments d’une méthode d’évaluation stratégique.
Il pourrait dès lors être pertinent d’ouvrir un cadre de réflexion réunissant les institutions compétentes de l’État, le ministère des Mines, les structures techniques, les experts congolais, les chercheurs, les universités, le secteur privé et les porteurs de propositions stratégiques.
L’objectif ne serait nullement de substituer un modèle intellectuel au Code minier, aux institutions compétentes ou aux politiques publiques existantes.
Il s’agirait plutôt de tester une grille complémentaire d’aide à la décision, de la confronter aux réalités techniques du secteur, de l’améliorer et d’examiner dans quelle mesure certains de ses instruments pourraient contribuer à l’évaluation des grands projets miniers.
Passer de la souveraineté proclamée à la souveraineté mesurable
La prochaine étape du débat congolais devrait peut-être se situer précisément à ce niveau.
Pendant longtemps, nous avons parlé de souveraineté essentiellement en termes politiques et juridiques.
Dans le domaine minier, il faut désormais pouvoir la mesurer.
Combien d’emplois qualifiés un accord créera-t-il ?
Combien d’ingénieurs et de techniciens congolais seront formés ?
Quelle proportion de la transformation sera réalisée localement ?
Quelles technologies seront transférées ?
Quelles entreprises congolaises intégreront la chaîne d’approvisionnement ?
Quelles infrastructures resteront au pays ?
Quelle capacité scientifique sera créée ?
Quelle part de la valeur finale du minerai sera captée par l’économie congolaise ?
Et surtout : qu’est-ce que cet accord laissera au Congo dans vingt ans ?
Ces questions devraient progressivement devenir aussi importantes que le montant annoncé d’un investissement.
Le minerai doit devenir un capital de puissance
Le défi historique de la RDC n’est finalement pas seulement de posséder des minerais stratégiques.
Il est de convertir cette richesse géologique en capital industriel, capital humain, capital technologique, capital infrastructurel et capital stratégique.
Le cuivre doit contribuer à produire des industries.
Le cobalt doit contribuer à produire des compétences.
Le lithium doit contribuer à produire des technologies.
Les contrats miniers doivent contribuer à produire des infrastructures.
Et la rente minière doit contribuer à préparer l’économie qui existera lorsque certaines ressources seront épuisées ou technologiquement dépassées.
C’est peut-être là que se situe la véritable souveraineté minière.
Une question simple pour chaque grand accord
La convergence entre la vision exprimée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka aux Nations Unies et les principes du Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière constitue donc une occasion de pousser la réflexion plus loin.
Le débat ne devrait plus se limiter à savoir combien de tonnes de cuivre, de cobalt ou de lithium la RDC peut produire.
Il devrait désormais porter sur une interrogation beaucoup plus stratégique :
Après l’extraction de nos ressources, qu’est-ce qui restera durablement au Congo ?
Des usines ?
Des infrastructures ?
Des ingénieurs ?
Des technologies ?
Des centres de recherche ?
Des entreprises congolaises compétitives ?
Des emplois qualifiés ?
Une capacité énergétique renforcée ?
Une meilleure position dans les chaînes mondiales de valeur ?
Une puissance économique plus grande ?
Si nous parvenons à mesurer ces éléments avant même de signer les grands accords, alors la politique minière congolaise pourra franchir une nouvelle étape.
La déclaration de New York fixe une ambition : ne plus être seulement le sous-sol de l’économie mondiale.
Le défi consiste désormais à construire les instruments permettant de transformer cette ambition en résultats mesurables.
C’est précisément à cette jonction entre vision politique, souveraineté économique et méthode d’évaluation stratégique que le MK-SVM peut apporter sa contribution.
Car la question décisive n’est plus seulement :
« Que contient le sous-sol congolais ? »
Elle devient :
« Que doit laisser chaque tonne extraite à la Nation congolaise ? »
Et c’est peut-être autour de cette question qu’une nouvelle doctrine minière congolaise peut progressivement se construire.
Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
Initiateur du Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière (MK-SVM)

